Les filons de la joie
Sénèque propose de conquérir la joie au fond de l'âme droite ; Sri Aurobindo la découvre au fond de l'être même. Aucun des deux ne la cherche à la surface.
Une lettre commence comme tant de conversations : par le temps qu’il fait. L’hiver a été doux — « cet hiver court et tempéré » —, le printemps se montre « avare de beaux jours »… Sénèque coupe court : ce sont là de « futiles propos de gens qui cherchent à parler ». S’il prend la plume, c’est pour autre chose, et cette autre chose surprend sous une plume aussi austère : apprendre à se réjouir.
On attendrait que la sagesse commence par la maîtrise des peurs ou des désirs. Elle commence ici par une question d’emplacement :
De ne pas te réjouir de choses vaines. Voilà la base, qu’ai-je dit ? voilà le comble de la sagesse. Voilà où est monté l’homme qui sait où placer sa joie et ne remet point son bonheur à la discrétion d’autrui.
Où placer sa joie : tout tient dans ce verbe d’arpenteur. Les réjouissances ordinaires ne sont pas écartées pour leur excès, mais pour leur adresse — elles logent au dehors, et « toutes les joies de l’extérieur manquent de base ». Les gaietés de rencontre « ne dérident que le front, la surface » ; rien n’en descend plus bas. La joie dont parle Sénèque naît ailleurs : « sous ton toit, c’est-à-dire en toi-même ». Et elle a un autre grain : « Crois-moi, c’est quelque chose de sérieux que la véritable joie. »
Cette joie-là ne se cueille pas, elle s’extrait. « Les mines les plus pauvres se trouvent à la surface du sol ; les plus riches cachent leurs filons à une grande profondeur, sauf à récompenser bien mieux ceux qui les fouillent assidûment. » L’image dit le coût, et la direction. Creuser, ici, porte des noms moraux : « une bonne conscience, d’honnêtes résolutions, des actions droites » ; l’âme qui s’exerce à mépriser la mort, à « ouvrir sa porte à la pauvreté », à « s’aguerrir à la souffrance », « jouit d’un contentement profond, mais qui chatouille peu les sens ». Le plaisir, lui, reste en surface et n’y tient pas : « le plaisir est sur une pente rapide, il glisse vers la souffrance s’il ne se tient sur la limite ». Au fond de la mine, que trouve-t-on ? Sénèque répond sans mystère : « sois heureux de ton propre fonds ». Et ce fonds ? « Toi-même et la meilleure partie de toi. » La joie est le métal d’une âme droite ; on n’en possède qu’à proportion de ce qu’on a creusé. On reconnaît la grande affaire stoïcienne : ne confier son bonheur qu’à ce qui dépend de nous.
Qu’entend Sri Aurobindo par ānanda ?
Dix-neuf siècles plus tard, dans un traité écrit à Pondichéry, la même image revient — et bascule. Sri Aurobindo, lecteur des Upanishads, consacre deux chapitres de La Vie divine à ce qu’il nomme la joie d’être : l’ānanda. Le mot ne désigne pas une émotion, mais le troisième terme de sat-chit-ānanda — l’Existence, la Conscience, la Béatitude : trois noms, propose-t-il, d’une seule et même réalité. Si quelque chose existe, c’est que l’être trouve à exister un délice ; et ce délice n’est pas le couronnement de l’existence, il en est l’étoffe :
La joie d’être est universelle, illimitable, elle existe en soi et ne dépend pas de causes particulières; elle est l’arrière-plan de tous les arrière-plans, c’est d’elle que naissent le plaisir et la douleur et d’autres expériences plus neutres.
L’arrière-plan de tous les arrière-plans : là où Sénèque logeait au fond de la mine le fruit d’un travail, Aurobindo trouve sous toute expérience une nappe que personne n’a creusée. Le plaisir n’est pas cette joie ; il en est un courant. La douleur n’en est pas le contraire ; « la douleur et le plaisir sont eux-mêmes des courants de la joie d’être », l’un imparfait, l’autre perverti — phrase qu’aucun stoïcien n’écrirait. Quant à ce que nous prenons pour nous-mêmes, ce moi d’humeurs et de réactions, il « n’est qu’un rayon tremblant à la surface » ; il y a, écrit Aurobindo, « un vaste Moi-de-Béatitude derrière le moi mental limité ».
La Joie est l’existence, la Joie est le secret de la création, la Joie est la racine de la naissance, la Joie est ce pour quoi nous demeurons en vie, la Joie est la fin de la naissance et ce en quoi cesse la création.
Dès lors le travail change de nature. Il ne s’agit plus de produire la joie, mais de cesser de la recouvrir : chez l’être gouverné par son ego, dit Aurobindo, elle gît comme « un sol fertile caché » que le désir couvre d’« herbes vénéneuses » — nos plaisirs et nos douleurs. Quand cette épaisseur s’amincit, les choses changent de fonction : nous ne les chercherons plus, écrit-il, mais « les posséderons comme réflecteurs, plutôt que comme causes, d’un plaisir qui existe éternellement ». Les objets ne donnent pas la joie ; ils la renvoient. « La vérité de nous-mêmes demeure au-dedans et non à la surface. »
Deux propositions, donc, qu’il serait paresseux de fondre, car elles ne disent pas la même chose. La joie de Sénèque est une conquête : elle vient au terme, comme le salaire de la rectitude — il l’appelle « le comble de la sagesse », ce qui la met au sommet, non au fondement. Elle reste humaine : ce qu’on trouve au fond, c’est soi, « la meilleure partie de toi », une raison affermie par l’exercice ; et la douleur demeure l’adversaire contre lequel on s’aguerrit. L’ānanda d’Aurobindo n’est conquis par personne : il précède tout exercice, porte toute naissance, et la douleur même en est une traduction défigurée. D’un côté une éthique de l’effort, qui forge la joie comme un caractère ; de l’autre une métaphysique du délice, qui la découvre comme un fond. Une joie qui s’acquiert n’est pas une joie dont rien ne s’est jamais séparé.
Et pourtant les deux textes font un seul geste, celui que dessinent leurs images jumelles : détourner la pioche de la surface. Ni l’un ni l’autre ne demandent la joie à ce qui arrive — bonne fortune, succès, faveur, plaisir : tout cela peut la refléter, rien de cela ne la fournit. Ni l’un ni l’autre ne la logent hors de nous. Le sommet commun est étroit, mais il est réel : la joie n’est pas un événement. Elle n’arrive pas ; ce qui arrive, c’est le plaisir, ou la peine. Elle est ce qui se tient à demeure — sous ton toit, dit le Romain ; au fond de l’être, dit l’Indien — quand on cesse de la chercher dans ce qui passe. Les deux fonds, eux, gardent leur écart : au bout de la mine romaine, un homme droit ; au bout de la mine védantine, le fond du monde. Peut-être l’une s’arrête-t-elle où l’autre commence — Sénèque creuse jusqu’au roc de l’âme ; Aurobindo tient que sous ce roc, cela continue.
Reste la question du prospecteur, la seule que la lettre et le traité laissent ouverte, chacun à sa profondeur : où ma joie est-elle placée ? Et si le dehors, un jour, ne donnait plus rien, qu’y aurait-il encore à puiser ?
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Sources citées
- Sri Aurobindo, La Vie divine, éd. Albin Michel (éd. numérique Feedbooks, 2012 ; œuvre originale 1939-1940).
- Sénèque, Lettres à Lucilius, éd. Wikisource (trad. Joseph Baillard, Hachette 1914), trad. Joseph Baillard.