Un milieu entre rien et tout

Pascal découvre l’homme perdu entre deux infinis, sans aucune assise ; Lao-Tseu le voit accordé à ce qu’il ne nommera jamais. Deux façons de cesser de se prendre pour la mesure.

Un milieu entre rien et tout
Fang Congyi — Cloudy Mountains (ca. 1360–70). The Metropolitan Museum of Art, CC0.

Lettrine R Art nouveau, gravure à fleursRamener chaque chose à la taille d’un homme : voilà le geste le plus spontané de l’esprit, si familier qu’on ne le sent pas s’accomplir. On jauge une distance à ses pas, une durée à sa vie, une hauteur à son regard. De proche en proche, sans l’avoir décidé, on se tient pour le point d’où tout se compte — le centre discret autour duquel le reste viendrait s’ordonner, et l’étalon auquel il se laisserait mesurer.

Pascal défait ce centre en une page. Il invite à élever la vue vers l’immense, puis à la retourner vers l’infime ; et entre ces deux gouffres où le regard se perd également, il pose la question qui ôte le sol.

Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout.

Blaise Pascal, Pensées , § fragment 72  — éd. Wikisource, éd. Brunschvicg (1897)

L’homme n’est pas un point fixe : il est un milieu, tendu entre deux abîmes dont aucun ne lui est accessible. Telle est la disproportion — non qu’il soit petit, mais qu’il n’ait aucune commune mesure avec ce qui l’enserre. Sa prétention à embrasser les principes et la fin des choses est sans rapport avec sa place. Le monde où il se croyait central se révèle « une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part » : plus de centre privilégié, donc plus de siège pour qui s’en croyait un.

Et la découverte, chez Pascal, n’apaise pas. Elle saisit. L’homme qui se regarde ainsi « s’effraiera de soi-même » ; il cherche en vain une assise — « nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme […] pour y édifier une tour qui s’élève à l’infini ; mais tout notre fondement craque ». Rien sous ses pieds ne tient : « Rien ne s’arrête pour nous. » Au terme, il ne reste qu’un silence, mais un silence tremblant, où la curiosité se renverse en effroi : l’homme sera « plus disposé à les contempler en silence qu’à les rechercher avec présomption ».

Une autre voix rencontre la même borne — l’esprit ne peut enclore ce qui le dépasse — et n’en tremble pas. Elle nomme la limite et s’y repose. À la source de tout, le Tao Te King place « un être confus » antérieur au ciel et à la terre, et l’aveu vient sans détresse : « Moi, je ne sais pas son nom. » De ce non-savoir, Lao-Tseu ne fait pas une défaite ; il en fait le commencement de la justesse.

chinois

人法地,地法天,天法道,道法自然。

français

L’homme imite la terre ; la terre imite le ciel ; le ciel imite le Tao ; le Tao imite sa nature.

Lao-Tseu, Tao Te King , ch. XXV  — éd. Imprimerie royale, 1842 (Wikisource), trad. Stanislas Julien

L’homme tient son rang, et même un haut rang : « Dans le monde, il y a quatre grandes choses, et le roi en est une. » Il a sa grandeur — mais elle ne consiste ni à mesurer ni à nommer le principe. Elle consiste à se régler sur plus grand que soi : l’homme se modèle sur la terre, la terre sur le ciel, le ciel sur le Tao, et le Tao sur sa seule nature, le de-soi-même qui n’imite plus rien au-dessus de lui. La chaîne ne fait pas de l’homme le sommet ni le centre ; elle lui donne une place, à condition qu’il s’incline vers ce qui l’excède. Et cet accord n’est pas une chute : il est le repos même.

Ne mêlons pas les deux gestes. Chez Pascal, n’être pas la mesure est une blessure : l’homme arraché à tout centre se découvre sans assise, et le sol qu’il cherche ne se trouve nulle part dans le monde. Chez Lao-Tseu, n’être pas la mesure est une délivrance : ne pas nommer le principe, ne pas se hisser au-dessus de lui, c’est justement trouver sa juste place dans l’ordre des grandeurs. L’un est saisi d’effroi devant l’abîme ; l’autre s’accorde sans effort à l’immense. La même limite ouvre chez l’un un vertige, chez l’autre une paix — et ce serait les trahir tous deux que de prendre l’un pour l’autre.

Qu’appelle Pascal la « disproportion de l’homme » ?

C’est l’absence de commune mesure entre l’homme et ce qui l’entoure. Placé entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, il ne peut atteindre ni l’un ni l’autre : il reste « un milieu entre rien et tout ». Sa raison, faite pour des grandeurs moyennes, échoue à embrasser les extrêmes qui l’enserrent de toutes parts.

Et pourtant les deux voies se rejoignent à un seuil. L’une et l’autre délogent l’homme du centre et lui retirent le même titre : celui d’être la mesure de toute chose. Pascal le congédie de la place de juge des extrêmes ; Lao-Tseu, de celle de nommeur du principe. Au bout des deux chemins, le même renoncement à enclore ce qui nous enclôt — « contempler en silence » plutôt que saisir, ou tenir pour assez de ne pas savoir le nom. L’un y tremble, l’autre y consent ; mais tous deux cessent de se croire l’étalon du réel. Et de ce décentrement ne sort pas, chez l’un ni chez l’autre, un rapetissement de l’homme : sort le repos de qui n’a plus à porter une démesure qui n’était pas la sienne.

Reste alors le monde, rendu à son ampleur sans bord, et l’homme à son rang — ni au sommet, ni au centre, ni nulle part absent. Les montagnes se perdent dans la brume sans qu’on sache où elles finissent ; et c’est peut-être là, quand on a cessé d’en vouloir la mesure, qu’on commence à les voir.

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Sources citées