Ni dessein ni faveur
Spinoza tient les causes finales pour des fictions des hommes ; Lao-Tseu voit un ciel sans affection particulière. Deux façons de cesser de lire le monde comme fait pour notre usage.
Rien ne paraît plus naturel que de demander à quoi sert une chose. Le soleil pour nous éclairer, la pluie pour nos moissons, l’animal pour notre table : l’esprit ne tient pas en repos tant qu’il n’a pas logé chaque être dans un usage. Et derrière l’usage, il devine une intention — quelqu’un, quelque part, aurait disposé tout cela pour nous.
Spinoza nomme ce réflexe et en cherche la source. Il ne le traite pas en faute : il y voit une condition. Il pose en principe « que tous les hommes naissent sans aucune connaissance des causes des choses, et que tous ont un appétit de rechercher ce qui leur est utile ». Ignorants des causes, mais avides de l’utile, nous lisons partout des moyens — et de proche en proche, le monde entier devient un magasin de provisions.
Comme, en outre, ils trouvent en eux-mêmes et hors d’eux un grand nombre de moyens contribuant grandement à l’atteinte de l’utile, ainsi, par exemple, des yeux pour voir, des dents pour mâcher, des herbes et des animaux pour l’alimentation, le soleil pour s’éclairer, la mer pour nourrir des poissons, ils en viennent à considérer toutes les choses existant dans la Nature comme des moyens à leur usage.
Le pas suivant est inévitable : si tout est moyen, c’est qu’un auteur a disposé ces moyens. Ainsi naît la croyance que « Dieu a tout fait en vue de l’homme ». Spinoza la suit jusqu’à son terme, où la pierre qui tombe d’un toit et tue un passant devient un coup voulu, et où, sommé d’expliquer pourquoi, on finit toujours par se réfugier dans « la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance ». La finalité expliquait tout ; elle n’expliquait rien — elle drapait notre ignorance d’un nom.
Le remède est tout intellectuel. Il tient en une phrase : « la Nature n’a aucune fin à elle prescrite », et « toutes les causes finales ne sont rien que des fictions des hommes ». Cet Être éternel que Spinoza appelle Dieu ou la Nature n’agit pas vers un but : il agit par la seule nécessité de ce qu’il est, comme un théorème suit de ses prémisses. Comprendre cela, c’est retirer du monde la flèche que nous y avions plantée — la pointe tournée vers nous.
Une autre voix, née loin de toute géométrie, arrive au même seuil par un tout autre chemin. Elle n’argumente contre aucune erreur ; elle constate, avec un calme qui déconcerte, la façon d’être du ciel et de la terre.
chinois 天地不仁,以萬物為芻狗。
français Le ciel et la terre n’ont point d’affection particulière. Ils regardent toutes les créatures comme le chien de paille (du sacrifice).
Tout tient dans deux caractères : 不仁, bu-ren, « non-ren ». Le ciel est sans ren — sans cette « humanité », cette bonté préférante que Confucius plaçait au sommet des vertus. Julien le rend par « n’ont point d’affection particulière », et sa note précise le sens du mot : « aimer d’une affection partiale et particulière ». Il ne s’agit pas de froideur ni de cruauté. Le commentaire qu’il recueille y insiste : ni tyrannie ni haine — « ils laissent tous les êtres suivre leur impulsion naturelle ». Le ciel ne préfère personne, et c’est pourquoi il porte tout également.
Le chien de paille dit le reste. On le tresse pour le sacrifice, on le couvre d’ornements le temps du rite, puis on le jette et les passants le foulent — sans amour à l’entrée, sans mépris à la sortie. Ainsi des dix mille êtres sous un ciel qui ne se penche sur aucun. Et le sage, propose Lao-Tseu, se règle là-dessus : « Le saint homme n’a point d’affection particulière. » Non l’indifférence sèche, mais une bienveillance si égale qu’elle ne se resserre sur personne — la manière même du ciel, faite conduite : laisser chaque chose être ce qu’elle est, de-soi-même.
Ne confondons pas les deux mains. Spinoza ôte au monde un dessein : il défait une illusion par le savoir, et son ton est celui du démolisseur de préjugés. Lao-Tseu n’ôte rien et ne réfute rien ; il ôte de nous une faveur — la prétention d’être le préféré du ciel — et il l’ôte par une posture offerte, non par une démonstration. L’un corrige une erreur de l’entendement ; l’autre propose un accord du cœur avec l’impartialité des choses. Tenir ces deux gestes pour un seul, ce serait les manquer tous deux.
Le monde est-il fait pour notre usage ?
Ni l’un ni l’autre ne le dit. Pour Spinoza, la nature ne poursuit aucune fin : elle suit la nécessité de son être, et n’a donc personne en vue. Pour Lao-Tseu, le ciel n’a point d’affection particulière : il ne favorise personne. D’un côté nul dessein, de l’autre nulle faveur — le monde n’est pas ordonné à nous.
Et c’est le même nœud qui se dénoue. Ce qui pesait, c’était la flèche : lire chaque être comme tourné vers notre usage, comme une provision en attente. La retirer, ce n’est pas appauvrir le monde, c’est le rendre à lui-même — et se rendre soi-même à sa place, une part minuscule d’un tout qui ne nous vise pas. Spinoza y arrive en sachant, Lao-Tseu en cessant de préférer ; au bout des deux routes, la même paume qui s’ouvre et lâche ce qu’elle tenait.
Le soleil ne s’éclaire pas pour nous, la mer ne nourrit pas ses poissons à notre intention. Les choses ne perdent rien à n’être adressées à personne. Elles n’en deviennent, peut-être, que plus pleinement visibles — une fois qu’on a cessé de leur demander à quoi elles servent.
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Sources citées
- Baruch Spinoza, Éthique, éd. Garnier Frères, 1913 (Wikisource), trad. Charles Appuhn.
- Lao-Tseu, Tao Te King, éd. Imprimerie royale, 1842 (Wikisource), trad. Stanislas Julien.