Ce qui circule et ce qui se paie

Deux peuples refusent d'appeler le vivant « ressource » : les Aymaras, selon Huanacuni, par l'ayni — l'énergie qui circule ; les Kággaba, selon l'OGT, par le pagamento — la dette qu'on rend à la terre.

Ce qui circule et ce qui se paie
Frederic Edwin Church — Heart of the Andes (1859). Metropolitan Museum of Art, CC0 / domaine public.

Ouvrir la terre comme un tiroir. C’est ce que dit, sans le dire, le mot ressource : quelque chose qui attend là, en réserve, qu’on vienne le prendre. On prélève une ressource comme on retire une somme d’un compte — le geste ne doit rien, il puise dans un stock. La langue de l’extraction est une langue à sens unique : la main entre, la main sort pleine, et rien, dans la grammaire, n’oblige à revenir.

Deux peuples d’Amérique du Sud, éloignés l’un de l’autre par des milliers de kilomètres et par tout ce qui sépare un haut plateau d’un massif côtier, ont buté sur cette langue et l’ont refusée. Non pour la remplacer par un attendrissement — « aimer la nature » — mais par une autre comptabilité, où prendre engage à rendre. Ils la refusent tous les deux. Ils ne la refusent pas de la même manière. Et c’est l’écart entre leurs deux manières, plus que leur accord, qui a quelque chose à nous apprendre.

L’énergie qui circule

Fernando Huanacuni Mamani est juriste et écrivain aymara de Bolivie. En 2010, il rassemble pour la Coordinadora Andina de Organizaciones Indígenas la pensée du vivir bien dans un livre qui en est devenu la référence. Ce n’est pas « ce que pensent les Aymaras » — nul ne parle pour un peuple entier ; c’est la synthèse d’une voix nommée, portée par une organisation andine imputable. Au centre, un mot qu’il pose presque comme une définition de dictionnaire :

espagnol

Ayni, término aymara que significa “reciprocidad”, “la energía que fluye entre todas las formas de existencia”.

français

Ayni, terme aymara qui signifie « réciprocité », « l’énergie qui circule entre toutes les formes d’existence ».

Fernando Huanacuni Mamani, Buen Vivir / Vivir Bien  — éd. CAOI, Lima, 2010, trad. viasophia

Le mot décisif est circule. L’ayni n’est pas un troc, où deux parties se font face et soldent un échange. C’est un courant dans lequel on se trouve déjà pris, et que vivre consiste à ne pas interrompre. La pluie renouvelle la vie de tous, dit Huanacuni ; les plantes exhalent l’oxygène pour tous les êtres ; le soleil chauffe pour tous. Chacun donne et reçoit d’un même mouvement, sans qu’on puisse dire où l’échange commence ni s’arrête. Dans un tel monde, le mot ressource n’a littéralement pas de place :

Dans l’ayllu, il n’y a pas de place pour le terme « ressource », car si tout est vivant, ce qui existe, ce sont des êtres et non des objets, et l’être humain n’est ni l’unique mesure de la vie ni le roi de la création.

Fernando Huanacuni Mamani, Buen Vivir / Vivir Bien  — éd. CAOI, Lima, 2010, trad. rendu français maison (texte espagnol, courtes citations attribuées)

Ce qui frappe, dans cette réciprocité, c’est qu’elle n’a besoin de personne pour l’administrer. Elle n’est pas un rite qu’un spécialiste accomplit à date fixe ; elle est la trame même de tout geste. Semer, manger, remercier, se taire devant une source : autant de façons d’entrer dans la circulation et de la relancer. L’ayni est horizontal — entre semblables, car dans l’ayllu la plante, l’insecte et l’humain sont d’égale dignité d’êtres — et il est symétrique : ce que je reçois, je le rends, non par vertu, mais parce que c’est ainsi que l’énergie tient. Rompre la règle, prévient Huanacuni, et « les conséquences tragiques sont pour tous ». La faute n’est pas morale ; elle est physique, comme un circuit qu’on coupe.

Cette circulation n’est pas d’abord une règle sociale : elle a la forme du cosmos. Huanacuni la fait remonter à ce que comprenaient les anciens :

espagnol

Nuestros ancestros comprenden que existen dos fuerzas, la fuerza cósmica que viene del cielo; y la fuerza telúrica, de la tierra (la Pachamama).

français

Nos ancêtres comprennent qu’il existe deux forces : la force cosmique, qui vient du ciel, et la force tellurique, celle de la terre — la Pachamama.

Fernando Huanacuni Mamani, Buen Vivir / Vivir Bien  — éd. CAOI, Lima, 2010, trad. viasophia

Ces deux forces qui convergent, dit-il, engendrent toute forme d’existence ; et ces formes « se relacionan a través del AYNI » — se relient entre elles par l’ayni. La réciprocité n’est donc pas une civilité ajoutée après coup au monde : elle est le mode selon lequel le ciel et la Terre-Mère, en se rencontrant, tiennent le vivant. Circuler, ici, c’est participer à ce que le cosmos lui-même est en train de faire. On comprend qu’aucun prêtre n’ait à s’en charger : ce serait comme déléguer la respiration.

On pourrait croire tenir là la réponse des peuples premiers à l’extraction. On ne tient qu’une des deux. Loin au nord, sur un massif isolé qui n’est pas la cordillère, un autre peuple raye le même mot d’un geste tout différent.

La dette qu’on rend

Les Kággaba — que l’on connaît sous le nom de Kogi — habitent la Sierra Nevada de Santa Marta, en Colombie, une montagne qui plonge dans la mer des Caraïbes. Leur organisation, la Gonawindúa Tayrona, parle en leur nom face à l’État. Dans un document public de 2011, écrit « pour la compréhension du dehors », elle expose ce qu’elle veut bien exposer — le reste, le savoir des mamos, n’est pas livré, et on n’ira pas le chercher. Là aussi, un mot tient le rapport à la terre. Mais ce n’est pas un courant. C’est un paiement.

espagnol

Pagamentos: Son trabajos, ceremonias o procedimientos tradicionales que se realizan en y hacia los sitios sagrados como retribución espiritual a la naturaleza por el uso que hacemos de sus elementos.

français

Les pagamentos sont des travaux, des cérémonies ou des procédés traditionnels que l’on accomplit dans et vers les sites sacrés, comme rétribution spirituelle à la nature pour l’usage que nous faisons de ses éléments.

Organisation Gonawindúa Tayrona, Propuesta de programa de garantías (Auto 004)  — éd. OGT, Sierra Nevada de Santa Marta, 2011, trad. viasophia

Tout le poids est dans deux mots : rétribution et usage. On se sert des éléments de la terre — c’est inévitable, il faut bien vivre — et cet usage n’est pas gratuit. Il ouvre une dette. Le pagamento la solde, non pas une fois pour toutes, mais sans cesse, car l’usage lui aussi est sans cesse. L’OGT le dit dans les termes exacts d’un contrat de prêt :

espagnol

El sentido de realizar los pagamentos en los sitios sagrados es para compensar, retribuir a la naturaleza por los bienes prestados y que es un deber de los cuatro pueblos indígenas de la Sierra Nevada.

français

Le sens de ces pagamentos aux sites sacrés est de compenser, de rétribuer la nature pour les biens prêtés, et c’est un devoir des quatre peuples indigènes de la Sierra Nevada.

Organisation Gonawindúa Tayrona, Propuesta de programa de garantías (Auto 004)  — éd. OGT, Sierra Nevada de Santa Marta, 2011, trad. viasophia

Biens prêtés. La terre ne donne pas : elle prête. Ce que l’on prend reste, en droit, à elle ; il faut le lui payer en retour, sur les sites sacrés, par des offrandes matérielles et par la pensée qui les accompagne. Et ce paiement n’est pas l’affaire de chacun, à tout instant, comme l’ayni : c’est un devoir confié — celui des quatre peuples de la Sierra, dont les mamos savent où, quand et comment payer. Le site, disent-ils, « se nourrit » de ces pagamentos. Cesser de payer n’est pas une impolitesse : c’est laisser le lieu s’affaiblir. Piller ses matériaux, « guaquear o saquear », c’est le rendre malade — et alors « la gente empieza a enfermarse », les gens tombent malades, les récoltes se perdent, la terre se dérègle. La dette impayée revient comme une maladie.

Payer ne veut pas toujours dire déposer quelque chose : parfois, c’est laisser faire. « El agua es una forma de pagamento a la madre naturaleza y debe correr libre » — l’eau est une forme de paiement à la mère nature, et elle doit couler libre. Retenir un fleuve, l’entraver, c’est déjà manquer à la dette ; le laisser courir en est l’acquittement. Le pagamento n’est pas seulement ce qu’on rend en plus de ce qu’on prend : c’est aussi ce qu’on s’interdit de prendre, pour que le prêt reste vivant.

Ce qui les sépare

Il serait facile, et faux, de ranger ces deux mots sous une même étiquette — « la réciprocité des Andins », « la cosmovision indigène ». Ils ne se recouvrent pas.

L’ayni est une circulation ; le pagamento est une dette. Dans l’ayni, on est déjà dans le courant : vivre, c’est le faire passer, et la réciprocité va d’elle-même, entre égaux, sans qu’un tiers en tienne le registre. Dans le pagamento, quelque chose a été prêté : un compte s’ouvre, qu’il faut activement fermer, encore et encore, et que seuls les mamos savent régler au bon endroit. L’un est symétrique — chaque être donne et reçoit sur le même plan. L’autre est asymétrique et vertical : les vivants doivent aux maîtres spirituels des sites, et quelques hommes paient pour l’équilibre de tous.

L’un se passe de médiateur ; l’autre en dépend entièrement. L’ayni est dans la main du semeur, dans le mot de remerciement, dans la trame ordinaire des jours. Le pagamento passe par un lieu consacré et par celui qui sait s’y adresser. Enfin, ce qui circule dans l’ayni, c’est une énergie — un flux impersonnel qui traverse toutes les formes ; ce qui se rend dans le pagamento, c’est une rétribution, une chose déposée, laissée en place pour nourrir un site.

Le sol qu’ils partagent — sans se confondre

Reste ce sur quoi, seulement, ils se rejoignent — et il faut le dire après les écarts, non avant, pour ne pas les dissoudre. Les deux rayent le mot ressource. Chez Huanacuni, il n’a « pas de place » dans l’ayllu. Chez l’OGT, prendre sans payer affaiblit le monde. Or ce refus vise, des deux côtés, la même illusion : celle d’un stock. Une ressource est un fond qu’on épuise jusqu’à zéro et qu’on solde ; le compte, une fois vidé, est clos, et l’on ne doit plus rien. L’ayni et le pagamento nomment, chacun à sa façon, une relation qui ne se solde jamais — un courant qui n’a pas à s’arrêter, une dette qui n’a pas à s’éteindre. Le compte reste ouvert. La terre n’est pas un fond disponible : elle est une partie prenante d’un compte qu’on ne ferme pas.

Mais les deux façons de le tenir ouvert — le faire circuler, ou le payer — ne fusionnent pas pour autant. On peut vivre dans un monde où tout circule sans jamais rien devoir à personne ; on peut vivre dans un monde où l’on doit sans cesse, à des maîtres qui prêtent. Ce n’est pas la même terre, ni le même humain, ni la même place laissée à celui qui sait. Le sol commun n’est qu’un sol : au-dessus, deux édifices que rien n’autorise à confondre.

Notre langue, elle, n’a ni l’un ni l’autre. Elle a prélever — la main qui entre et ressort pleine — et elle a ressource, le tiroir. Elle n’a pas de mot pour l’énergie qu’on relance en la traversant, ni pour la dette qu’ouvre le moindre usage. C’est peut-être par là qu’il faut commencer : non par imiter l’ayni ou le pagamento, qui appartiennent à ceux qui les vivent, mais par sentir, dans le mot qui nous manque, la forme du geste que nous avons désappris.

Sources citées

  • Fernando Huanacuni Mamani, Buen Vivir / Vivir Bien. Filosofía, políticas, estrategias y experiencias regionales andinas, éd. Coordinadora Andina de Organizaciones Indígenas (CAOI), Lima, 2010, trad. rendu français maison (texte espagnol, courtes citations attribuées).
  • Organisation Gonawindúa Tayrona, Propuesta de programa de garantías para el pueblo Kággaba (Auto 004), éd. Organización Gonawindúa Tayrona, Sierra Nevada de Santa Marta, 2011, trad. rendu français maison (texte espagnol, courtes citations attribuées).