Se perdre dans le soleil
ʿAttâr conduit les oiseaux vers le Simorg : la dernière vallée efface celui qui marche. Simone Weil défait le moi — sans jamais se dire le soleil.
Les oiseaux du monde se rassemblent ; ils veulent un roi, et l’une d’entre eux — la huppe, déjà instruite du chemin — leur en désigne un : le Simorg, l’oiseau souverain qui habite par-delà les montagnes du Caucase. Le voyage sera long. Beaucoup renonceront avant même de partir, d’autres se perdront en route. Mais ce qui étonne, dans ce que la huppe annonce, ce n’est pas la difficulté du parcours. C’est sa destination.
La première vallée qui se présente est celle de la recherche ( talab ) ; celle qui vient ensuite est celle de l’amour ( ‘ischc ), laquelle est sans limite ; la troisième est celle de la connaissance ( ma’rifat ), la quatrième celle de l’indépendance ( istignâ ), la cinquième celle de la pure unité ( tauhîd ), la sixième celle de la terrible stupéfaction ( hairât ), la septième enfin celle de la pauvreté ( facr ) et de l’anéantissement ( fanâ ), vallée au-delà de laquelle on ne peut avancer.
Sept vallées, et la dernière porte un nom qui n’est pas celui d’une arrivée.
On attendait un palais, un trône, la face du roi. ʿAttâr place au terme du chemin l’effacement de celui qui marche. Ce n’est pas une déception ménagée par le poète : c’est le cœur de ce qu’il propose. Tant qu’il reste un voyageur pour atteindre le but, le but n’est pas atteint — le voyageur est lui-même le dernier obstacle. La septième vallée ne s’ouvre pas sur un ailleurs ; elle dissout celui à qui un ailleurs pouvait encore manquer. « Là tu seras attiré et cependant tu ne pourras continuer ta route ; une seule goutte d’eau sera pour toi comme un océan. » La goutte ne traverse pas l’océan : elle s’y perd, et c’est ainsi qu’elle l’atteint.
Reste le secret que la huppe garde — ou plutôt qu’elle a laissé filer bien avant le départ. Si l’on cherche le Simorg, c’est qu’on le tient déjà pour autre, lointain, séparé. Le poète défait cette distance. « Fais de ton âme un miroir pour y voir l’éclat de ton ami », dit-il ; « toute apparence qui se manifestera à toi dans le désert doit être réellement pour toi l’ombre mystérieuse du Simorg. »
Qu’il y ait trente oiseaux ( si-morg ), ou qu’il y en ait quarante, tout ce que tu vois est l’ombre du Simorg. Le Simorg n’est pas distinct de son ombre […] Si tu découvres, au contraire, que l’ombre se perd dans le soleil, alors tu verras que tu es toi-même le soleil.
Le mot persan referme le piège avec une douceur d’orfèvre : si morg, ce sont « trente oiseaux ». Au terme du voyage, ceux qui restent — décimés, vidés d’eux-mêmes — portent le nom même de ce qu’ils cherchaient. Le chercheur était le cherché. Non qu’il n’y eût rien à trouver : il y avait à perdre l’ombre pour que parût le soleil qu’elle n’avait jamais cessé d’être.
Qu’est-ce que l’anéantissement (fanā’) chez ʿAttâr ?
C’est la septième et dernière vallée du chemin décrit dans Le Langage des oiseaux : l’effacement du moi qui cherche. ʿAttâr n’y promet pas l’arrivée en un lieu, mais la disparition du voyageur. L’ombre qui se perd dans le soleil découvre alors qu’elle était lumière — le chercheur et le cherché ne faisaient qu’un.
Une autre voix, venue d’un tout autre monde, nomme un geste voisin — et c’est une autre route, qu’on ne rejoindra pas en la confondant avec la première. Simone Weil forge un mot pour cet effacement : se décréer.
Décréation : faire passer du créé dans l’incréé. Destruction : faire passer du créé dans le néant. Ersatz coupable de la décréation.
La distinction qu’elle pose d’entrée vaut pour son chemin tout entier : se décréer n’est pas se détruire. Détruire fait tomber le créé dans le rien ; se décréer le fait passer dans l’incréé — vers plus de réel, non vers le néant. Le moi consent à n’être plus le centre. « Nous devons renoncer à être quelque chose », écrit-elle ; non par mépris de soi, mais parce que ce moi occupe la place d’autre chose.
Et c’est ici que les deux routes se séparent nettement. Car Weil n’écrit jamais « tu es toi-même le soleil ». Elle écrit l’inverse :
Si nous étions exposés au rayonnement direct de son amour, sans la protection de l’espace, du temps et de la matière, nous serions évaporés comme l’eau au soleil ; il n’y aurait pas assez de je en nous pour abandonner le je par amour.
Le même soleil, donc, et deux gestes contraires devant lui. Chez ʿAttâr, l’ombre se perd dans le soleil et se reconnaît soleil : l’anéantissement révèle une identité, le chercheur découvre qu’il n’a jamais été séparé. Chez Weil, le moi qui s’exposerait sans voile au soleil s’évaporerait ; reste, sous le voile, juste assez de « je » pour qu’on puisse encore le donner par amour. Elle ne défait le moi que pour laisser une place : non pour s’y dire Dieu, mais pour que Dieu y soit, là où elle a cessé d’être. La goutte, chez l’un, devient l’océan ; chez l’autre, elle consent à n’être pas, et ce qui occupe le creux n’est jamais elle.
On pourrait s’arrêter là, sur la coupure. Ce serait s’arrêter trop tôt. Car sous la divergence, une même porte étroite : l’un et l’autre désignent le moi séparé — l’ombre, le « je » — comme l’unique voile, et son défaire comme le seul passage. Aucun des deux ne prend ce moi pour le but du voyage ; tous deux en font l’obstacle même. Simplement, derrière le voile tombé, l’un voit qu’on était la lumière, et l’autre, que la lumière n’est pas nous — et que c’est pour cela, enfin, qu’on peut l’aimer. Même voile nommé, lumière différente.
Deux chemins, alors, et une question que ni l’un ni l’autre ne tranche à la place de qui les lit : ce qu’on poursuit si loin, l’attend-on au bout du voyage — ou au défaut de celui qui voyage ?
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Sources citées
- Farîd al-Dîn ʿAttâr, Le Langage des oiseaux (Mantic Uttaïr), éd. Imprimerie impériale, 1863 (transcription remacle.org), trad. Joseph Héliodore Garcin de Tassy.
- Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce, éd. Librairie Plon, 1948 (recueil établi par Gustave Thibon).