La pensée en motifs : l'intelligence des systèmes vivants

Raconter comme tissage de relations, selon Tyson Yunkaporta

La pensée en motifs : l'intelligence des systèmes vivants
unknown Hohokam artist — Shoulder Cauldron with Diagonal Basketry Pattern (ARTIC 1993.352). Wikimedia Commons, CC0.
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Selon Tyson Yunkaporta, la connaissance ne se conserve pas dans des archives inertes, mais dans le mouvement même des relations. Ce qu’il observe, c’est une manière de penser où les savoirs circulent à travers des réseaux vivants, où chaque élément – humain, terrestre, mémoriel – devient un nœud dans une toile plus vaste. La durabilité des données ne tient pas à leur fixation sur un support, mais à leur ancrage dans des liens qui traversent les générations. Ces liens ne sont pas des canaux passifs : ils transforment la connaissance en quelque chose de dynamique, de partagé, où la mémoire se nourrit de la présence des autres.

Cette approche ne rejette pas l’écrit, mais le place dans un dialogue avec l’oralité. Les deux systèmes, loin de s’opposer, se renforcent mutuellement. Leur relation compte autant que leur contenu propre. Tyson Yunkaporta souligne que les traditions orales, lorsqu’elles s’enracinent dans des relations profondes, fonctionnent comme des écosystèmes cognitifs. La connaissance y est distribuée, non pas comme un objet à posséder, mais comme une énergie à faire circuler. Cette circulation crée une forme de résilience : si un maillon vient à manquer, le réseau persiste, car la mémoire ne dépend pas d’un seul point de stockage.

Des traditions orales enracinées dans des relations profondes constituent une façon de penser où la connaissance s’appuie sur des réseaux biologiques de partenariat en équanimité – ce qui fournit un pare-feu contre les agissements éventuels de dictateurs qui pourraient décider un jour de mettre le feu à nos bibliothèques.

Tyson Yunkaporta, Sand Talk  — éd. Éditions Véga (Guy Trédaniel), 2021 — éd. originale Text Publishing, 2019, trad. Anne Delmas

Ce que Tyson Yunkaporta nomme l’esprit de parenté n’est pas une métaphore, mais une pratique concrète. Apprendre avec ou par quelqu’un, c’est inscrire le savoir dans l’espace qui vous unit. La mémoire devient alors relationnelle : elle se réveille en présence de l’autre, ou même en évoquant son image, son nom. Cette manière de retenir ne se limite pas aux humains. Elle s’étend à tout ce qui participe à ces réseaux de connexion, comme si la pensée elle-même était une forme de symbiose.

Le motif plutôt que la ligne

Dans cette vision, la connaissance n’est pas une flèche qui va d’un point A à un point B. Elle dessine des motifs, des boucles, des entrelacs. Chaque élément d’un système vivant – une personne, un récit, un paysage – n’a de sens que par ses relations avec les autres. Tyson Yunkaporta insiste sur cette dimension systémique : la pensée ne se réduit pas à l’analyse de fragments isolés, mais émerge de leur mise en relation. C’est une intelligence des connexions, où la compréhension naît de la manière dont les choses s’assemblent, plutôt que de leur dissection.

Cette approche offre une alternative aux modes de pensée qui privilégient la linéarité ou la fragmentation. Elle suggère que la mémoire, la transmission, voire la cognition elle-même, gagnent en robustesse lorsqu’elles s’appuient sur des réseaux plutôt que sur des unités séparées. Les bibliothèques peuvent brûler, les supports matériels peuvent disparaître, mais tant que les relations persistent, la connaissance reste vivante, accessible, en mouvement.

Une cognition en équanimité

Ce que Tyson Yunkaporta décrit va au-delà d’une technique de mémorisation. C’est une manière d’habiter le monde où la pensée est toujours partagée, toujours en dialogue. Les savoirs ne sont pas des possessions individuelles, mais des biens communs, maintenus en vie par la circulation et la réciprocité. Cette équanimité – ce partenariat sans hiérarchie – crée un espace où la connaissance n’est pas un pouvoir à détenir, mais une force à faire croître ensemble.

L’esprit de parenté, tel qu’il le présente, n’est pas une nostalgie du passé, mais une proposition pour l’avenir. Dans un monde où les systèmes de savoirs sont souvent fragilisés par leur dépendance à des infrastructures centralisées, cette approche offre une voie pour repenser la résilience. Elle invite à considérer que la véritable intelligence n’est pas dans l’accumulation, mais dans la capacité à tisser des liens – entre les humains, entre les générations, entre les formes de savoirs.

Sources citées

  • Tyson Yunkaporta, Sand Talk, éd. Éditions Véga (Guy Trédaniel), 2021 — éd. originale Text Publishing, 2019, trad. Anne Delmas.