Ce que le couvercle protégeait
En 1844, un artiste anglais soulève le couvercle d'une caisse tapu dans un pā du Waikato et n'y trouve que de vieux vêtements. Selon Hirini Moko Mead, il n'avait vu qu'un interdit — pas la force qu'il touchait.
En 1844, l’artiste anglais George French Angas explore un pā abandonné du district du Waikato, en quête d’un motif neuf pour son carnet. Dans un angle de l’enclos, une caisse de bois surélevée sur des poteaux, coiffée d’un petit toit de brindilles, attire son regard. Personne ne la surveille. Il soulève le couvercle.
anglais …I was curious to know what it contained, it was evidently tapu and on lifting up the lid found that it was filled with old garments, which I afterwards learned were the property of a very elevated person lately deceased, and these garments had been placed within this wahi tapu, under the most rigorous tapu by the tohunga: who would probably have pulled my ears had he discovered me peeping at these sacred relics.
français …j’étais curieux de savoir ce qu’elle contenait ; c’était de toute évidence tapu, et en soulevant le couvercle je trouvai qu’elle était remplie de vieux vêtements — appartenant, comme je l’appris ensuite, à une personne de très haut rang récemment décédée, déposés dans ce wahi tapu sous le tapu le plus rigoureux imposé par le tohunga : qui m’aurait sans doute tiré les oreilles s’il m’avait surpris à épier ces reliques sacrées.
Angas n’a pas tort : il a bien lu un interdit. Il ne sait pas ce qu’il touche. Cent cinquante ans plus tard, Hirini Moko Mead, aîné et professeur de Ngāti Awa, reprend le même mot — le tapu — et le replace où il vit réellement : non dans une caisse qu’on referme, mais dans le tissu entier des relations māori.
anglais Tapu is inseparable from mana, from our identity as Māori and from our cultural practices.
français Le tapu est inséparable du mana, de notre identité māori et de nos pratiques culturelles.
Le tapu, écrit Mead, est partout : dans les personnes, les lieux, les bâtiments, les choses, les mots, dans toutes les manières de faire justes. Sa source remonte aux parents primordiaux, Rangi le Ciel et Papa la Terre, et à leurs enfants divins — les lignées les plus proches des dieux en portent le plus. Chaque enfant māori naît déjà pourvu d’un tapu personnel, hérité avec les gènes ; et comme le mana d’une personne grandit avec sa conduite, son tapu s’élève du même mouvement. Les deux montent ensemble, jamais l’un sans l’autre.
De là des règles très concrètes, que Mead égrène sans emphase : on n’enjambe pas une personne endormie, on ne fait pas passer un objet au-dessus d’une tête — la tête étant la part la plus tapu du corps. Une maison neuve ne s’ouvre qu’à l’aube, parce qu’elle reste tapu tant que sculpteurs et bâtisseurs n’ont pas été eux-mêmes relevés du tapu de leur travail créateur. Rien de tout cela n’est décoratif : c’est la même force, à chaque fois, qu’on mesure et qu’on ménage.
Car le tapu n’est jamais fixé pour toujours. Une personne très malade, en sang, voit son tapu monter dangereusement ; passée la crise, elle redevient noa — non pas dépouillée de tout tapu, précise Mead, mais rendue à un état sûr, un équilibre retrouvé. C’est le rôle des tohunga : non pas garder l’interdit, mais faire redescendre ce qui est monté trop haut.
Le couvercle qu’Angas a soulevé ne protégeait pas de vieux vêtements. Il protégeait un rang, une lignée, une part de mana que la mort venait de rendre instable, et qu’il fallait tenir hors d’atteinte le temps que l’équilibre revienne. L’Anglais a bien vu qu’il ne fallait pas toucher. Il n’a pas vu à quoi la chose tenait — ni que, la crise passée, elle aurait pu redevenir noa. Ce que la caisse gardait n’était pas un secret. C’était une force qu’on ne dérange qu’en connaissance de cause.
Sources citées
- Hirini Moko Mead, Tikanga Māori: Living by Māori Values, éd. Huia Publishers, 2003, trad. texte original anglais (voix māori nommée, Ngāti Awa) ; rendu français maison.
- George French Angas (cité par Mead), Savage Life and Scenes in Australia and New Zealand, éd. vol. 2, p. 35, 1847 ; extrait reproduit in Mead, Tikanga Māori, Huia 2003, p. 91, trad. texte original anglais (récit d'un visiteur colonial, 1844 ; regard extérieur) ; rendu français maison.