Ce qu'on appelle dépendance

Dans les comptes d'un micro-État du Pacifique, l'argent que les Océaniens s'envoient de part et d'autre de la mer tombe sous une ligne : « dépendance ». Le penseur tongien Epeli Hauʻofa y lit l'exact inverse — une réciprocité ancienne, cœur des cultures océaniennes ; et nommer cela « dépendance », c'est refuser aux gens leur dignité.

Ce qu'on appelle dépendance
Bol à kava (tanoa) océanien, XIXᵉ siècle : autour de ce large plat de bois se prépare et se partage le kava — le breuvage cérémoniel dont l'échange et la commensalité tissent, de Fidji à Tonga et Samoa, le monde relié qu'invoque Hauʻofa. Metropolitan Museum of Art, CC0.

Dans la balance des paiements d’un petit État du Pacifique, une ligne suffit à rendre le verdict : aid and remittance, aide et transferts d’argent. L’économiste la lit dans un seul sens — de l’argent qui tombe des pays riches et des parents partis au loin, et sans lequel les îles ne tiendraient pas. Sous cette ligne, une conclusion tacite : ces gens vivent de ce que d’autres leur donnent. Trop petits, trop pauvres, condamnés à recevoir.

Epeli Hauʻofa (1939-2009), penseur tongien longtemps professeur à l’Université du Pacifique Sud, à Suva, a regardé cette même ligne et y a lu l’inverse. Il connaissait l’un de ces « dépendants ». Un Tongien rencontré à l’aéroport de Honolulu, deux fois sa taille, installé à Berkeley, où il taille des haies et pose des allées. Tous les trois mois, l’homme s’envole pour Fidji, y achète huit à dix mille dollars de kava, le rapporte en Californie et le vend depuis chez lui ; il repart la glacière pleine de tee-shirts pour ses proches à Tonga et pour les étudiants qu’il héberge à Suva, et la remplit de fruits de mer avant de rentrer, pour les deux fils qu’il veut envoyer à l’université. « Il n’a jamais entendu parler de dépendance, écrit Hauʻofa, et si on lui en parlait, le mot n’aurait pour lui aucun sens réel. » On l’aime, ajoute-t-il, parce qu’il conte bien et donne sans compter — « mais surtout parce qu’il est des nôtres ».

anglais

Economists do not take account of the social centrality of the ancient practice of reciprocity, the core of all Oceanic cultures. They overlook the fact that for everything homelands relatives receive they reciprocate with goods they themselves produce, and they maintain ancestral roots and lands for everyone, homes with warmed hearths for travellers to return to at the end of the day.

français

Les économistes ne tiennent aucun compte de la centralité sociale de l’antique pratique de la réciprocité, le cœur de toutes les cultures océaniennes. Ils négligent le fait que, pour tout ce que les parents restés au pays reçoivent, ils rendent en retour des biens qu’ils produisent eux-mêmes, et qu’ils tiennent, pour tous, les racines et les terres ancestrales — des maisons au foyer entretenu, où le voyageur peut rentrer à la fin du jour.

Epeli Hauʻofa, Our Sea of Islands , ch. A New Oceania: Rediscovering Our Sea of Islands  — éd. University of the South Pacific, Suva, 1993, p. 12, trad. viasophia

La ligne comptable ne voit qu’une chute à sens unique : l’aide descend, les îliens la reçoivent. Hauʻofa voit une circulation à deux sens. Pour ce que le pays d’origine reçoit — mandats, marchandises envoyées d’Auckland ou de la côte ouest —, il renvoie ce qu’il produit : objets tressés, fruits tropicaux, poissons séchés, kava. Et il tient l’autre part du lien, celle qui ne s’inscrit dans aucun bilan : la terre gardée, le foyer entretenu, la maison où l’on peut revenir. Ce que l’économiste classe comme la preuve d’une faiblesse est, dans cette lecture, le fil visible d’une réciprocité ancienne, un « mouvement informel le long de routes anciennes tracées dans des liens de sang » — à travers cette mer d’îles qui, pour les peuples de l’océan, relie au lieu de séparer. Le don n’y est pas une aumône reçue d’en haut : c’est une relation qui court dans les deux sens.

C’est ici que Hauʻofa hausse l’enjeu, et cesse de discuter de chiffres.

anglais

This is not dependence but interdependence, which is purportedly the essence of the global system. To say that it is something else and less is not only erroneous, it denies people their dignity.

français

Ce n’est pas de la dépendance, mais de l’interdépendance — celle-là même qu’on donne pour l’essence du système mondial. Dire que c’est autre chose, et moindre, n’est pas seulement erroné : c’est refuser aux gens leur dignité.

Epeli Hauʻofa, Our Sea of Islands , ch. A New Oceania: Rediscovering Our Sea of Islands  — éd. University of the South Pacific, Suva, 1993, p. 13, trad. viasophia

Le mot ne se contente pas de mal décrire ; il abaisse. « Dépendance » range les deux pôles du lien l’un sous l’autre — celui qui reçoit au-dessous de celui qui donne — là où la relation, elle, va d’égal à égal, chacun donnant à son tour. Et Hauʻofa relève l’asymétrie du vocabulaire : la même économie mondiale qui célèbre l’interdépendance quand elle parle des nations refuse le mot aux îliens et appelle « dépendance » leur version à eux. Nommer, ici, est un pouvoir : c’est le mot choisi qui décide qui est un mendiant et qui est un partenaire.

Au même verdict venu du dehors, Hauʻofa n’oppose pas partout la même riposte. Contre « trop petit », il élargissait le cadre : le monde océanien est immense, il s’étend, il grandit. Contre « dépendant », il ne plaide pas cette fois la grandeur — il change la nature du lien : ce qui monte et descend d’un bord à l’autre de l’océan n’est pas une aumône, c’est une réciprocité. Une amplitude d’un côté, une relation de l’autre : deux réponses distinctes à deux mesures distinctes, qu’on aurait tort de fondre en un seul refus.

L’économiste et Hauʻofa regardent la même glacière de kava et de tee-shirts qui traverse le Pacifique. L’un compte un flux net entrant et le nomme dépendance ; l’autre y suit le fil d’une réciprocité le long d’une mer qui, depuis toujours, relie. Les chiffres pourraient être identiques : les deux lectures ne le sont pas, et ce ne sont pas deux nuances d’une même vérité. Elles divergent sur ce que sont ces gens. Reste la question que la ligne comptable ne pose jamais : quand nous appelons une relation « dépendance », est-ce que nous la mesurons — ou est-ce que nous la classons, et qui nous a donné le droit de mettre celui qui reçoit au-dessous de celui qui rend ?

Sources citées

  • Epeli Hauʻofa, Our Sea of Islands, éd. A New Oceania: Rediscovering Our Sea of Islands, University of the South Pacific, Suva, 1993, p. 12-13 ; repris dans The Contemporary Pacific 6/1, 1994, trad. texte original anglais ; rendu français maison.