Sous quel ciel je te révère

Dans un pensionnat de l'Altaï, on dicte aux enfants une lettre modèle. Elle range le monde moral entre le Ciel bleu et la Terre grise : au-dessus, ceux qu'on révère ; en dessous, ceux à qui l'on doit.

Sous quel ciel je te révère
Thomas Cole — Clouds (ca. 1838). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Une déléguée de l’administration passe au pensionnat et propose du papier : les enfants veulent-ils écrire à leurs parents, à leurs frères et sœurs restés au loin ? Aucun n’a jamais écrit de lettre. Quelques-uns s’assoient, puis renoncent, faute de savoir quoi dire. Ils ont entendu que les lettres des soldats sont toujours en strophes, et se demandent si les leurs doivent l’être aussi. Pour aider l’une des petites, la déléguée lui dicte alors quelques lignes — un modèle, « meant to be instructive for the rest of us as well », dit le narrateur : de quoi instruire les autres en même temps. C’est l’écrivain touva Galsan Tschinag qui rapporte la scène, dans le monde nomade de son enfance, au fond du Haut-Altaï.

anglais (trad. Katharina Rout)

Under the many-colored blue sky live an infinite number of people I revere. Whom, of all these people, do I revere as much as I revere you, my dear Father? On the many-colored gray earth walk an infinite number of people to whom I feel obliged. To whom do I feel as obliged as to you, my dear Mother?

français

Sous le ciel bleu aux mille couleurs vivent d’innombrables êtres que je révère. De tous ces êtres, lequel est-ce que je révère autant que je te révère, mon cher Père ? Sur la terre grise aux mille couleurs marchent d’innombrables êtres envers qui je suis tenu. Envers qui suis-je tenu autant qu’envers toi, ma chère Mère ?

Galsan Tschinag, The Gray Earth (Die graue Erde) , ch. All-Good and Half-Good Days  — éd. Milkweed Editions, 2010, trad. viasophia

Ce n’est qu’une lettre d’enfant, dictée à la hâte. Mais regardez comme elle situe d’abord, avant de dire un mot d’affection. Elle n’ouvre pas sur « je vais bien » ni sur « tu me manques » : elle ouvre sur un ciel et une terre, et place tout le reste entre les deux. Sous le ciel, ceux qu’on révère ; sur la terre, ceux à qui l’on doit. Deux verbes pour deux directions — le regard levé, le pas posé — et, sous chacun, une foule sans nombre où il faut pourtant choisir : de tous ces êtres, lequel, mon Père ? envers qui, ma Mère ? La révérence et l’obligation ne flottent pas dans l’abstrait ; elles ont un haut et un bas, une orientation, un lieu.

Le géniteur de cette phrase, c’est la parenté même du ciel et de la terre. Chez Tschinag, on n’invoque pas « le ciel » et « la terre » comme un décor : on appelle « le Ciel-Père et la Terre-Mère ». La lettre en tire la conséquence exacte. Puisque le ciel est un père, la révérence qu’on doit à son propre père se dit sous lui, dans son axe ; puisque la terre est une mère, l’obligation qu’on a envers sa mère se marche sur elle. L’enfant qui écrit se range enfin lui-même dans ce cadre, et il le fait avec une précision d’arpenteur du cœur : « your thimble-small daughter behind the three rivers and thirty-three mountains » — ta fille grande comme un dé à coudre, par-delà les trois rivières et les trente-trois montagnes. Non pas « chez nous », non pas une adresse postale : une position dans un monde qui a une voûte, un sol, et des distances qu’on compte en rivières.

C’est le même Ciel bleu que l’on peut, ailleurs dans le livre, prier, accuser, entendre vieillir jusqu’à devenir sourd. Ici il ne parle pas, il ne se tait pas : il abrite. Il est la première coordonnée de qui je révère — au-dessus de la foule des êtres dignes, il tend le plan sous lequel un père se détache. Le proche qu’on interpelle et le dais qui ordonne la révérence sont un seul ciel, pris dans la même parenté que les vivants. Un ciel dont on est le fils, et sous lequel on apprend à qui l’on doit d’être fils.

D’où la distance avec notre propre usage. Nos lettres, elles aussi, cherchent qui saluer et qui remercier — mais nous ne commençons pas par lever la tête. Le ciel, pour nous, ne classe personne ; il n’est ni au-dessus de nos révérences ni sous nos dettes, il est ailleurs, dehors, hors du compte. La petite de l’Altaï, elle, ne peut nommer son père sans nommer d’abord le ciel qui le surplombe, ni sa mère sans la terre qu’elle foule. Sa tendresse a besoin d’un monde entier pour se dire — et ce monde, avant d’être un paysage, est l’ordre où logent ceux qu’on aime.

Reste la question que la lettre pose sans y penser, à nous qui écrivons sous un ciel qui ne révère ni n’oblige personne. Quand nous cherchons, à notre tour, qui remercier d’abord — sous quel ciel le faisons-nous ? Un plafond d’air indifférent à nos dettes, ou une voûte assez ancienne, assez parente, pour que révérer quelqu’un ait encore un haut et un bas ?

Sources citées

  • Galsan Tschinag, The Gray Earth (Die graue Erde), éd. Milkweed Editions, 2010 (orig. allemand, Insel Verlag, 1999), trad. Katharina Rout (anglais) ; rendu français maison.