Ses cheveux sont les racines du monde

Dans la cosmovision que Manuel Mibeco Ruiz dit de son peuple, le monde n'est pas une œuvre que le Créateur a posée devant lui : c'est sa représentation même, et chacun de ses cheveux est une racine plantée dans une chose.

Ses cheveux sont les racines du monde
Woldemar Friedrich — Study of a Stump with Aerial Roots (mid-19th–early 20th century). Metropolitan Museum of Art, CC0 / domaine public.

Sur le haut Amazone, entre le Pérou et la Colombie, Manuel Mibeco Ruiz — en bóóraá, Lliíhyo, « cœur de palmier-aguaje » — est curaca de la communauté de Brillo Nuevo : il garde la tradition et conduit les clans réunis de l’Aguaje et du Pijuayo. Avec lui parle Gerardo del Águila Miveco, Íjkú Nuubúmu, « paucar joyeux ». Tous deux disent comment le monde fut fait. Avant, racontent-ils, il n’y avait pas de terre : rien que de l’eau, où vivaient des esprits mauvais. Pour montrer sa puissance, le Créateur fit paraître la terre — et elle vint au monde avec la forme du sein d’une femme. Mais ce Créateur n’est pas un artisan qui, l’ouvrage fini, se retire.

espagnol

Para el pueblo bóóraá el mundo es la representación del Creador. Por eso él se llama Píívyéji Niimúhe, que quiere decir ‘Creador de la tierra y de las cosas que existen en ella’.

français

Pour le peuple bóóraá, le monde est la représentation du Créateur. C’est pourquoi il se nomme Píívyéji Niimúhe, ce qui veut dire « Créateur de la terre et des choses qui existent en elle ».

Manuel Mibeco Ruiz & Gerardo del Águila Miveco, El ojo verde. Cosmovisiones amazónicas  — éd. FORMABIAP/AIDESEP, 3ᵉ éd. 2025, trad. viasophia

Le monde n’est pas un objet que le Créateur aurait fabriqué puis laissé là. Il est sa représentation — sa figure, sa face tournée vers nous. Les Bóóraá ne regardent donc pas le monde comme un produit, mais comme un visage. Et ce nom, Niimúhe, revient à chaque acte : créateur des fruits comestibles, père des animaux, créateur de l’homme — le Créateur n’est pas un nom propre fixé une fois, mais une fonction qui se renomme à mesure qu’elle agit. Ce qui suit dit où il se tient, lui, dans son ouvrage.

espagnol

Niimúhe está enraizado en todas las cosas creadas por él. Esas raíces están representadas por cada uno de los pelos del Creador. Con la fuerza de su cabello protege al mundo y a través de esas raíces los hombres bora también se comunican con él.

français

Niimúhe est enraciné dans toutes les choses qu’il a créées. Ces racines sont représentées par chacun des cheveux du Créateur. Par la force de sa chevelure il protège le monde, et c’est à travers ces racines que les hommes bora communiquent aussi avec lui.

Manuel Mibeco Ruiz & Gerardo del Águila Miveco, El ojo verde. Cosmovisiones amazónicas  — éd. FORMABIAP/AIDESEP, 3ᵉ éd. 2025, trad. viasophia

Voilà la figure entière. Le Créateur n’est pas au-dessus du monde, à le surveiller : il est dedans, enraciné dans chaque chose qu’il a faite. Et ce qui pousse au-dehors — les arbres, les bêtes, les eaux, tout le visible — c’est sa chevelure, les cheveux d’un dieu enfoui dont nous voyons les pointes. Protéger le monde, dès lors, ce n’est pas veiller sur lui de loin : c’est le tenir par la racine, parce que le monde est cette chevelure. Et la racine va dans les deux sens. Elle n’est pas seulement ce qui retient ; elle est un fil. Les hommes bora ne parlent pas au Créateur en levant les yeux vers un ciel : ils suivent une racine vers le bas, dans une chose, jusqu’à lui. Chaque vivant est un brin qui remonte à son origine — un câble par où la prière passe.

Nous aussi connaissons un Créateur. Mais le nôtre, dans la Genèse, se tient à part : il fait la lumière et voit qu’elle est bonne — il contemple son ouvrage du dehors, séparé de lui, et le septième jour il se retire pour se reposer. Le Créateur bóóraá ne se retire jamais. Il reste comme la racine de toute chose ; le monde n’est pas son travail posé devant lui, mais sa propre chevelure, son corps encore planté dans chaque être. Là où notre Dieu est transcendant — au-dessus, à distance, qui regarde — Niimúhe est immanent : en dessous, au-dedans, qui tient. Et notre mot pour prendre racine, l’enracinement, nomme un besoin de l’âme humaine : c’est nous qui devons nous enraciner dans un lieu. Ici, la direction s’inverse. Ce n’est pas l’âme qui cherche son sol, c’est le divin qui est enraciné dans les choses, et la racine nous est tendue comme un fil pour lui parler. Non pas l’homme qui s’attache à la terre, mais la terre qui est la chevelure d’un dieu, et cette chevelure écoute. C’est ce que Mibeco dépose dans notre langue : su cabello protege el mundo — un monde tenu non d’en haut, mais par les cheveux, du dedans.

Sources citées

  • Manuel Mibeco Ruiz (Lliíhyo) & Gerardo del Águila Miveco, El ojo verde. Cosmovisiones amazónicas, éd. FORMABIAP/AIDESEP, 3ᵉ éd. corrigée et augmentée, 2025 (1ʳᵉ éd. 2000), trad. texte original en espagnol (cosmovision bóóraá recueillie auprès de voix nommées) ; rendu français maison.