Le vrai gibier
Selon Davi Kopenawa, tout être de la forêt possède une image — utupë — qui est son véritable centre. Ce que le chasseur tue n'est que l'enveloppe ; l'animal vrai ne se mange pas.
Quand Davi Kopenawa énumère les bêtes de sa forêt — les aras rouges et bleus, les toucans, les tapirs, les chevreuils, les jaguars, les pécaris, jusqu’aux anguilles électriques et aux petits poissons-chats des rivières —, ce n’est pas un inventaire de gibier qu’il dresse. Chaman et porte-parole yanomami du nord de l’Amazonie brésilienne, il décrit ce que le chamane perçoit quand la forêt entière vient danser devant lui. Car chaque animal, dit-il, en recèle un autre : son image. Et c’est l’image, non la chair, qui est l’animal véritable.
Tous les êtres de la forêt possèdent une image utupë. Ce sont ces images que les chamans appellent et font descendre. Ce sont elles qui font leur danse pour eux en devenant xapiri. Ce sont elles le véritable centre, le véritable intérieur des animaux que nous chassons. Ce sont ces images qui sont le vrai gibier, pas celui que nous mangeons !
Le mot porte tout le poids de la phrase : utupë, l’image. Non pas le reflet d’une chose, ni sa figure dessinée, mais ce que Kopenawa appelle « le véritable centre, le véritable intérieur » de l’être. Le tapir que l’on flèche dans les arbres et le tapir qui descend, lumineux, dans la vision du chamane ne sont pas le même : l’un est l’enveloppe périssable, l’autre l’image d’origine, infiniment plus belle, qui demeure quand la bête tombe. Les xapiri — ces images devenues esprits auxiliaires que le chamane fait venir et fait danser — sont précisément cela : non des fantômes ajoutés au monde, mais le dedans des animaux rendu visible.
On mesure mal d’abord ce que cela renverse. Dans notre langue, une image est un double appauvri : la copie d’un original qui, lui, est la chose réelle. La photographie vient après le corps, le portrait après le visage, l’ombre après ce qui la jette ; l’image est toujours seconde, et un peu moins vraie que ce qu’elle reproduit. Depuis Platon, nous classons les images du côté des apparences, et le solide, le mangeable, le pesable, du côté de l’être.
Kopenawa inverse exactement l’ordre. Chez lui, l’image n’est pas la copie de l’animal : elle en est le centre, et c’est la chair qui en est la surface passagère. Le vrai gibier, ce qui fait qu’un tapir est un tapir, n’est pas la viande que l’on rapporte au campement — c’est cette image que seul le chamane peut voir et appeler, et que nul ne peut manger. Le chasseur prélève une enveloppe ; l’être, lui, n’est pas entamé. Là où nous tenons le corps pour le réel et l’image pour son ombre, la forêt tient l’image pour le réel et le corps pour son vêtement.
Gardons-nous d’y lire trop vite notre propre nostalgie d’un monde réenchanté. Ce n’est pas une métaphore poétique, ni l’idée vague que « tout est vivant ». C’est une cosmologie précise, où chaque existant possède son utupë reçu au premier temps, et où le métier du chamane consiste à entrer en commerce avec ces images — savoir difficile, dangereux, que Kopenawa offre aux Blancs sans le livrer tout entier. Nous n’avons pas à y croire pour en être déplacés. Il suffit d’entendre ce que cela ferait de notre rapport aux bêtes si, sous la chose que l’on prélève, on devinait un centre que rien de ce qu’on en prend n’atteint — et qui nous regarde.
Sources citées
- Davi Kopenawa & Bruce Albert, La Chute du ciel. Paroles d'un chaman yanomami, éd. Plon, coll. Terre humaine, 2010, trad. Bruce Albert (propos yanomami recueillis et traduits).