Un mot a sa puissance

Pour l'écrivain kiowa N. Scott Momaday, un mot n'est pas une étiquette posée sur les choses : c'est une force qui les fait être, et qui écarte le désordre. Au point qu'un nom, à la mort, quitte le monde avec celui qui le portait.

Un mot a sa puissance
Théodore Rousseau — A Meadow Bordered by Trees (vers 1845–60). Metropolitan Museum of Art ; domaine public (CC0).

Deux jumeaux tombent dans la bouche d’une caverne où vit un géant. L’ogre a tué bien des gens en allumant des feux et en remplissant la grotte de fumée, jusqu’à les étouffer. Mais l’araignée-grand-mère a confié aux enfants une consigne : si jamais vous êtes pris dans la caverne, dites-vous le mot thain-mom, « au-dessus de mes yeux ». Quand le géant met le feu, les jumeaux répètent thain-mom encore et encore — et la fumée reste au-dessus de leurs yeux. Trois grands nuages s’élèvent ; les enfants ne toussent pas, ne pleurent pas. La femme du géant prend peur et les laisse partir. C’est N. Scott Momaday, écrivain kiowa, qui rapporte cette histoire de son peuple dans The Way to Rainy Mountain. Un mot, seulement dit, et la mort se tient à distance. Vient ensuite, dans la même page, ce commentaire qui pourrait être la clef de tout le livre.

anglais

A word has power in and of itself. It comes from nothing into sound and meaning; it gives origin to all things. By means of words can a man deal with the world on equal terms. And the word is sacred.

français

Un mot a sa puissance en lui-même. Il vient du néant au son et au sens ; il donne origine à toutes choses. Par les mots, un homme peut traiter avec le monde d’égal à égal. Et le mot est sacré.

N. Scott Momaday, The Way to Rainy Mountain , ch. Section VIII (commentaire)  — éd. University of New Mexico Press, 1969 (éd. de poche 1976), trad. viasophia

Tout tient dans le premier verbe. Un mot ne désigne pas, il peut. Là où nous tenons le mot pour une étiquette collée après coup sur une chose déjà là — un son commode, et au fond remplaçable —, Momaday le tient pour une force qui précède la chose et la fait surgir : it gives origin to all things, il donne origine à toutes choses. Le mot ne vient pas de la chose ; il vient « du néant », et c’est lui qui ouvre le son et le sens. D’où la dernière proposition, qui n’est pas un ornement pieux : si le mot fait être, alors il est sacré, au sens exact où l’on ne le manie pas à la légère.

De cette puissance, le nom est la part la plus chargée. Un nom n’est pas pour Momaday une simple adresse, un identifiant qu’on inscrit sur des registres et qui survit à son porteur dans les archives.

anglais

A man’s name is his own; he can keep it or give it away as he likes. Until recent times, the Kiowas would not speak the name of a dead man. To do so would have been disrespectful and dishonest. The dead take their names with them out of the world.

français

Le nom d’un homme est à lui ; il peut le garder ou le donner comme il l’entend. Jusqu’à une époque récente, les Kiowas ne prononçaient pas le nom d’un mort. L’eût-on fait que c’eût été irrespectueux et déloyal. Les morts emportent leur nom hors du monde.

N. Scott Momaday, The Way to Rainy Mountain , ch. Section VIII (commentaire)  — éd. University of New Mexico Press, 1969 (éd. de poche 1976), trad. viasophia

Si le nom était une étiquette, il resterait après la mort, disponible, réutilisable, gravé sur la pierre. Mais s’il a sa puissance en lui-même, il est lié à une vie comme un souffle à une poitrine : il s’éteint avec elle, et le prononcer encore serait tirer du néant ce qui s’en est retourné. The dead take their names with them out of the world — les morts emportent leur nom hors du monde. La retenue qui en découle n’est pas une superstition : c’est la conséquence droite d’une idée du langage où nommer, c’est tenir présent.

Et la même puissance peut servir à repousser. La grand-mère de Momaday, Aho, avait un mot pour cela. Devant ce qui était mauvais — vu, entendu, ou seulement pensé —, elle disait zei-dl-bei, « redoutable ». Un seul mot, le même toujours, qu’elle opposait au mal et à l’incompréhensible. Momaday se garde d’y entendre un juron : it was not an exclamation so much, I think, as it was a warding off, an exertion of language upon ignorance and disorder — ce n’était pas tant une exclamation, je crois, qu’un écartement, un exercice du langage sur l’ignorance et le désordre. Le mot ne dit pas la peur de la vieille femme : il l’écarte. Comme thain-mom tenait la fumée au-dessus des yeux des jumeaux, zei-dl-bei tient le chaos à distance. La parole, ici, est un geste — on la tend comme une main.

Il faut trancher avant de rapprocher. Nous parlons beaucoup, et nous tenons d’ordinaire le mot pour un signe : un jeton conventionnel, arbitraire, qui pointe vers une chose sans la toucher, et que l’écriture détache de toute bouche pour le conserver indéfiniment. Sa force est précisément d’être détachable, archivable, répétable sans dommage. Le mot de Momaday est l’inverse en tout : il n’est puissant qu’attaché — à un souffle, à une vie, à un instant —, et c’est pour cela qu’il est périssable, qu’un nom peut quitter le monde, qu’on ne le profère pas n’importe comment. Le nôtre dure parce qu’il ne tient à rien ; le sien agit parce qu’il tient à tout. On aurait tort de fondre les deux dans un vague éloge de « la magie des mots ».

Mais une fois la différence posée, un point étroit demeure, que nous connaissons sans nous l’avouer. Il nous reste, à nous aussi, quelques mots qui font au lieu de dire : le serment qui engage, la bénédiction, le prénom qu’on donne à un enfant, le mot qu’on cherche au chevet d’un mourant. Ceux-là, nous ne les manions pas à la légère — preuve qu’une part de nous tient encore le mot pour sacré, sans plus savoir le nommer. Momaday, lui, le sait, et c’est pourquoi il l’écrit avant que la langue qui le portait ne s’éteigne : la même parole qui garde la terre remémorée est celle qui défend contre le désordre.

Reste la question que sa grand-mère réglait d’un mot. Devant ce qui nous dépasse, avons-nous encore un mot qui écarte — ou seulement des mots qui décrivent ?

Sources citées

  • N. Scott Momaday, The Way to Rainy Mountain, éd. University of New Mexico Press, 1969 (éd. de poche 1976), trad. texte original anglais ; rendu français maison.