Les fleuves sont un arbre tombé
Dans le récit d'origine que Humberto Yumbato et Alberto Coello disent de leur peuple, le monde était noir parce qu'un arbre géant, Wone, le recouvrait. Deux jumeaux l'abattent — et l'arbre couché devient les fleuves.
Avant les fleuves, il y avait un arbre. Sur le haut Amazone, là où le Pérou touche la Colombie et le Brésil, Humberto Yumbato Bereca — en tikuna, Yaurekü, le fruit vert d’une liane — raconte le monde tel que sa mère le lui disait, le soir, à l’heure du repos. Avec lui parlent Alberto Coello López, de la communauté de Cushillococha, et Mercedes Serra, qui en a fait les dessins. Tous trois disent comment la terre s’est formée. Au commencement, racontent-ils, tout était noir — non faute de soleil, mais parce qu’un arbre couvrait le monde entier.
espagnol …era todo oscuro porque lo tapaba Wone (lupuna), un árbol grande.
français …tout était sombre parce que le recouvrait Wone (la lupuna), un grand arbre.
Wone, c’est la lupuna : le fromager géant de l’Amazonie, le plus haut des arbres de la forêt. Mais ici ce n’est pas un arbre dans le monde — c’est l’arbre qui est le couvercle du monde. Sa cime déployée tient le jour dehors. Un paresseux, accroché au ciel de sa griffe, le maintient en place. Le premier état des choses n’est donc pas un vide : c’est un recouvrement. Une toiture vivante de branches, sous laquelle tout ce qui existe déjà — les bêtes, le premier homme — attend dans le noir.
Puis viennent les jumeaux, Yoxí et Ípi, doués de pouvoirs depuis l’enfance et las de tant d’obscurité. Ils veulent abattre l’arbre ; le paresseux le retient. Ils envoient l’écureuil jeter du piment dans l’œil de la bête, qui lâche prise ; alors ils font tomber Wone.
espagnol El árbol grande cayó y se convirtió en ríos, cochas, quebradas y así hubo ríos para los tikuna.
français Le grand arbre tomba et se changea en fleuves, en lacs, en ruisseaux ; et c’est ainsi qu’il y eut des fleuves pour les Tikuna.
Le récit dit là quelque chose que nos langues tiennent séparé. Le fleuve n’est pas autre chose que l’arbre : il est l’arbre — son corps tombé, défait, dispersé en bras d’eau, mis à couler. Là où nous rangeons l’eau dans un genre de chose et le bois dans un autre, le conte tikuna fait du cours d’eau la chair même du fromager, couchée. La forêt et l’eau ne sont pas voisines ; elles sont un seul corps en deux états — debout, puis coulant. Boire au fleuve, le remonter en barque, c’est encore toucher l’arbre, mais l’arbre devenu liquide.
Nous connaissons, nous aussi, un grand arbre au centre du monde. Mais le nôtre se dresse : un axe vertical qui joint le ciel, la terre et le dessous, un pilier d’ordre qu’on regarde de bas en haut. Wone est l’inverse, point par point. Il ne se dresse pas : il est couché. Il n’ordonne pas le monde en s’élevant : il l’emprisonne en le couvrant. Et le monde ne commence pas quand l’arbre se tient debout, mais quand on le jette à terre — sa chute n’est pas une perte, c’est la naissance même des eaux et du jour. Pour nous, abattre le grand arbre serait le désastre ; ici, c’est la création. Le mot que les conteurs tikuna déposent dans notre langue n’est donc pas l’image d’une colonne qu’on vénère, mais d’un corps qu’il fallut coucher pour que l’eau coule : Wone, l’arbre qu’on abat pour qu’il y ait des fleuves.
Sources citées
- Humberto Yumbato Bereca (Yaurekü) & Alberto Coello López, El ojo verde. Cosmovisiones amazónicas, éd. FORMABIAP/AIDESEP, 3ᵉ éd. corrigée et augmentée, 2025 (1ʳᵉ éd. 2000), trad. texte original en espagnol (cosmovision tikuna recueillie auprès de voix nommées) ; rendu français maison.