Celui que les maîtres habitent
Chez les Uitoto, le plus haut savant n'est pas celui qui a le plus amassé : c'est le nimairama, que les maîtres morts viennent habiter quand il se recueille — un savoir qui n'appartient à personne.
Avant de décrire son monde, Virgilio López Flores dit de qui il tient son savoir. Il se présente — Finoratoɨ, « oiseau qui résout tous les problèmes », de la communauté de Maairidikai, sur le haut Putumayo — puis nomme son père : un nimairama, qu’il glose lui-même « maître de toutes les connaissances ». C’est de lui qu’il a reçu la cosmovision uitoto. Le mot revient comme le sommet d’une hiérarchie. En bas, les curanderos, ceux qui soignent, et les sorciers, qui frappent ; au-dessus d’eux tous, le nimairama. Todos los curanderos están bajo las órdenes del nimairama — tous les guérisseurs sont sous les ordres du nimairama.
On attend alors la description d’un homme plein, qui saurait tout. López en donne une autre.
espagnol Cuando el nimairama se concentra, los maestros que están en el espacio se posesionan de su cuerpo.
français Quand le nimairama se recueille, les maîtres qui sont dans l’espace prennent possession de son corps.
Le maître de toutes les connaissances n’est donc pas celui qui les détient. C’est celui que d’autres viennent habiter. Le savoir, ici, ne se loge pas dans une tête comme un trésor qu’on aurait amassé ; il descend, d’en haut, de l’espace, et il descend dans un corps qui s’est rendu disponible. Se concentrer n’est pas fouiller sa propre mémoire : c’est se vider assez pour que les maîtres entrent.
Et ces maîtres ont un nom, une provenance précise. Ce sont les morts.
Le savoir uitoto n’est donc pas une chose qu’on bâtit seul, le long d’une vie, et qu’on emporte. C’est un bien qui circule entre les vivants et les morts. Les nimairama d’autrefois sont montés dans l’espace ; de là, quand l’un des leurs ici-bas se recueille, ils redescendent dans son corps. Connaître, pour le nimairama, c’est être le lieu de passage de cette lignée — le point où les maîtres d’hier reviennent agir. Il n’est pas savant parce qu’il sait : il est savant parce qu’à travers lui, d’autres savent encore.
C’est là que le mot écarte le nôtre. Nous disons « savoir », et nous pensons accumulation : des informations engrangées, une expertise constituée, un capital de connaissances qui est à moi, que j’ai gagné et que je peux faire valoir. Le plus savant, chez nous, est le plus rempli. Le nimairama renverse la mesure : le plus haut savant est le plus dépossédé, celui dont le corps n’est plus tout à fait le sien, qu’on peut prendre. Son autorité ne vient pas de ce qu’il a retenu, mais de ce qu’il a su céder la place.
On le distingue aussi d’un autre sommet amazonien, tout proche et pourtant inverse. Le meraya shipibo est, lui aussi, au faîte d’une science ; mais sa marque est de sortir — de parcourir vivant tous les espaces du monde, en se changeant en tigre, en boa. Le meraya voyage vers les autres mondes. Le nimairama ne va nulle part : il se tient immobile, et ce sont les autres mondes qui viennent en lui. L’un atteint le savoir en franchissant les frontières du corps ; l’autre, en ouvrant ce corps à ceux qui les ont déjà franchies. Deux manières de n’être jamais seul à connaître — mais l’une part, l’autre accueille.
Reste ce que le mot dépose dans notre langue. Non « le sorcier », non « le sage », non « celui qui sait » : nimairama, celui par qui la lignée des maîtres morts continue de penser dans un vivant. Un savoir dont la perfection n’est pas d’être plein, mais d’être habité.
Sources citées
- Virgilio López Flores (Finoratoɨ), El ojo verde. Cosmovisiones amazónicas, éd. FORMABIAP/AIDESEP, 3ᵉ éd. corrigée et augmentée, 2025 (1ʳᵉ éd. 2000), trad. texte original en espagnol (cosmovision recueillie auprès de la voix uitoto) ; rendu français maison.