Un fleuve dans le coma

Ailton Krenak, penseur krenak du rio Doce, ne dit pas que le fleuve est mort : il est dans le coma. Un être de sa parenté qu'on a plongé dans un sommeil dont on pourrait encore — si le monde acceptait de s'arrêter — le réveiller.

Un fleuve dans le coma
Frederick Waters Watts — An Old Bridge at Hendon, Middlesex (ca. 1828). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Entre la maison d’Ailton Krenak, sur le moyen rio Doce, et la voie ferrée où passent jour et nuit les trains de minerai, il n’y a qu’une chose. Krenak la nomme d’un mot qui n’est ni celui de l’écologie ni celui du droit.

portugais (Brésil)

Apenas um rio em coma nos separa da estrada de ferro.

français

Un simple fleuve dans le coma nous sépare de la voie ferrée.

Ailton Krenak, A vida não é útil  — éd. Companhia das Letras, São Paulo, 2020, trad. viasophia

Un fleuve dans le coma — pas un fleuve mort, pas un fleuve « pollué », pas un cours d’eau rayé de la carte. Le mot est choisi. On ne dit pas d’une chose qu’elle est dans le coma : on le dit d’un corps, d’un vivant dont la vie est suspendue sans être éteinte. En quatre syllabes, Krenak refuse deux verdicts à la fois. Il refuse de déclarer le fleuve mort, ce qui l’enverrait au passé, à la perte close, au dossier d’indemnisation. Et il refuse de le tenir pour un simple milieu dégradé, une ressource abîmée qu’on « réhabilite ». Entre les deux, le coma : un état, non une fin.

Qui plonge dans le coma sans mourir reste des siens. Aussi les Krenak ne constatent-ils pas une avarie : ils portent un deuil. « Faz algum tempo que nós na aldeia Krenak já estávamos de luto pelo nosso rio Doce » — depuis quelque temps déjà, au village krenak, nous étions en deuil de notre rio Doce. En deuil de lui, comme d’un parent ; et déjà, avant même qu’un autre deuil — celui d’un monde entier confiné — ne vienne s’y ajouter. Le fleuve a un corps : Krenak parle du corpo do rio, de ses deux rives, de ce qui pèse sur lui. On ne veille pas une chose. On veille un proche.

De là, la seule guérison qu’il consente à formuler. Des ingénieurs venus lui demander comment la technique pourrait « récupérer » le rio Doce s’entendent répondre une chose qu’ils jugent aussitôt irréalisable :

portugais (Brésil)

[…] teríamos de parar todas as atividades humanas que incidem sobre o corpo do rio, a cem quilômetros nas margens direita e esquerda, até que ele voltasse a ter vida.

français

[…] il faudrait arrêter toutes les activités humaines qui pèsent sur le corps du fleuve, sur cent kilomètres de chaque rive, jusqu’à ce qu’il redevienne vivant.

Ailton Krenak, A vida não é útil  — éd. Companhia das Letras, São Paulo, 2020, trad. viasophia

« Mais c’est impossible », lui objecte l’un d’eux : le monde ne peut pas s’arrêter. Krenak note, laconique, que le monde s’est pourtant arrêté peu après — pour d’autres raisons, sous une autre contrainte. Sa réponse n’était donc pas une utopie : c’était un diagnostic. Un être dans le coma ne se répare pas comme une pièce ; il se veille, et on lève ce qui l’empêche de revenir. Réveiller le fleuve ne demande pas une technologie de plus, mais la soustraction de toutes celles qui pèsent sur son corps.

Ici se marque la distinction, et il faut la tenir avant tout rapprochement. La langue qui appelle un fleuve une « ressource en eau » n’a, pour ce qui lui arrive, que le vocabulaire de l’avarie : contamination, passif environnemental, remédiation, compensation. Elle peut le plaindre, le chiffrer, le restaurer — jamais le veiller, car on ne tient pas la main d’un stock. La grammaire de Krenak fait l’inverse : elle maintient le fleuve sujet, un parent dont la vie est en suspens, et ce seul déplacement change tout ce qui est dû. À un corps dans le coma, on ne doit pas une réparation : on doit une veille, un deuil tenu, et le courage de s’arrêter. Le geste n’est pas celui de Davi Kopenawa, qui conteste le mot « nature » et l’objet qu’il fabrique ; ici, l’objet n’est même pas discuté — c’est la mort qui est refusée, au profit du coma. Deux fleuves d’Amazonie et d’ailleurs, deux refus, qu’on ne fond pas.

Reste la phrase de l’ingénieur, et sa certitude tranquille : on ne peut pas arrêter le monde. La question que le fleuve lui retourne n’est pas technique. Elle est de savoir de qui l’on tient la veille — et à partir de quand un cours d’eau cesse d’être une ligne sur une carte pour devenir un corps dont on guette le réveil.

Sources citées

  • Ailton Krenak, A vida não é útil, éd. Companhia das Letras, São Paulo, 2020, trad. trad. maison (du portugais).