La terre est différente

Nils-Aslak Valkeapää, poète-joïkeur sámi, ne dit pas que la terre garde la mémoire — il dit qu'elle change de nature, selon qu'on l'a ou non habitée.

La terre est différente
Johan Christian Dahl — Two Men before a Waterfall at Sunset (1823). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Nils-Aslak Valkeapää signait Áillohaš, son nom dans sa propre langue, le sámi du Nord. Poète et joïkeur — celui qui joïke ne chante pas une chanson sur un renne ou un vent, il chante ce renne, ce vent, comme si le chant lui appartenait en propre —, il devient en 1991 le premier auteur sámi à recevoir le prix littéraire du Conseil nordique. Trois de ses poèmes, tirés de Trekways of the Wind (1994) et de The Sun, my Father (1997), circulent aujourd’hui en anglais dans la revue norvégienne Nordlit. Le vent, la neige, un troupeau, une saison qui tourne — puis, dans le dernier des trois, une phrase répétée deux fois, qui ne ressemble à aucune autre déclaration d’attachement à un lieu.

anglais (trad. du sámi)

the land is different when you have lived there wandered sweated frozen seen the sun set rise disappear return the land is different when you know here are roots ancestors

français

la terre est différente quand on y a vécu erré sué gelé vu le soleil se coucher se lever disparaître revenir la terre est différente quand on sait qu’ici sont des racines des ancêtres

Nils-Aslak Valkeapää, The Sun, my Father  — éd. trad. Harald Gaski, Lars Nordström, Ralph Salisbury, DAT, 1997, trad. viasophia

Le poème ne dit pas qu’on connaît mieux une terre pour l’avoir parcourue — il dit qu’elle est différente. Ce n’est pas une phrase sur ce qui se passe dans une tête (un souvenir plus riche, un savoir plus précis), c’est une phrase sur ce que la terre elle-même devient. Les verbes qui la portent ne décrivent pas un regard : ils décrivent un corps — errer, suer, geler, voir le soleil se coucher et se lever, disparaître et revenir. Il faut le temps d’une saison entière, pas d’une visite, pour que ce déplacement ait lieu. Et la seconde moitié du poème déplace encore le critère : la terre change aussi quand on sait qu’il y a là des racines, des ancêtres — un savoir qu’on ne tire pas de l’observation, mais de l’appartenance.

Deux autres articles de ce lexique ont déjà posé une terre au centre d’un poème ou d’un axiome. Chez l’écrivain kiowa N. Scott Momaday, la terre remémorée est un travail de l’esprit : on se livre une fois dans sa vie à un paysage particulier, et la mémoire, ensuite, le tient. Chez la philosophe kombumerri Mary Graham, la terre est la Loi : elle précède toute société humaine et en détermine les règles. Valkeapää ne parle ni de mémoire ni de loi. Il parle de la terre elle-même, de sa nature, qui n’est pas fixe : le même lopin de toundra n’est pas un objet identique pour celui qui l’a vécu et pour celui qui le regarde depuis une carte.

En Norvège, la Cour suprême a jugé en 2021 que deux parcs éoliens installés sur la péninsule de Fosen violaient le droit des éleveurs sámis à leur culture. La médiation qui a suivi propose, entre autres, de nouveaux pâturages d’hiver en compensation de ceux qu’on a couverts d’éoliennes — une échéance est fixée en 2026 pour les sécuriser. L’offre suppose que deux terres de surface égale se valent. The land is different dit le contraire : une terre ne se remplace pas par une autre terre, parce que ce qui la rend habitable n’est ni sa surface ni sa végétation, mais le fait d’y avoir gelé, sué, vu le soleil revenir — et d’y savoir des ancêtres.

Sources citées

  • Nils-Aslak Valkeapää, The Sun, my Father (Beaivi, áhčážan), éd. DAT, Guovdageaidnu, 1997 ; repris in Three Poems, Nordlit (UiT The Arctic University of Norway), accès ouvert, trad. Harald Gaski, Lars Nordström, Ralph Salisbury (sámi → anglais) ; rendu français maison.