La terre est la Loi
Pour Mary Graham, aînée kombumerri et philosophe, la terre n'est ni une propriété ni un décor : elle est l'entité sacrée d'où toute loi, toute parenté et toute signification procèdent.
Avant même sa première phrase, Mary Graham place deux épigraphes en vis-à-vis. La première est un échange qu’elle invente pour son propre texte :
anglais Western: What’s the meaning of life?
Aboriginal: What is it that wants to know?
français Occidental : quel est le sens de la vie ?
Aborigène : qu’est-ce qui veut le savoir ?
Là où l’un cherche une réponse à loger dans une tête, l’autre déplace la question vers ce qui, en nous, la pose. Vient ensuite une seconde épigraphe, celle-ci empruntée à un aîné bunitj du Kakadu, Bill Neidjie :
anglais The white man’s law is always changing, but Aboriginal Law never changes, and is valid for all people.
français La loi de l’homme blanc change sans cesse ; la Loi aborigène ne change jamais, et vaut pour tous.
Deux voix, deux nations — Neidjie est bunitj, du Kakadu ; Graham est kombumerri, liée aux Wakka Wakka du Queensland. Elle ne parle pas en son nom ; elle le cite, pour poser la note sur laquelle son propre texte va jouer. De là, Graham formule ce qu’elle appelle les deux axiomes de base de la vision aborigène du monde. Le premier :
anglais The land is a sacred entity, not property or real estate; it is the great mother of all humanity.
français La terre est une entité sacrée, non une propriété ou un bien immobilier ; elle est la grande mère de toute l’humanité.
The Land is the Law — la terre est la Loi. Pas une loi sur la terre, votée par un pouvoir puis appliquée à un territoire qu’on suppose neutre : la terre elle-même légifère, parce qu’elle est le lieu d’où vient toute signification. Graham en tire une conséquence architecturale plutôt que morale. Le rapport entre la terre et les gens vient en premier ; le rapport entre les gens eux-mêmes est second, et se règle sur le premier. Ce n’est pas la société qui décide comment traiter la terre : c’est la manière dont on traite la terre qui façonne, en amont, ce qu’une société peut devenir.
Cela déplace un mot que le français croit connaître. « Propriété » suppose un sujet et un objet : quelqu’un possède, quelque chose est possédé, et la relation s’arrête là où finit le titre de propriété. Ce que Graham décrit n’a pas cette forme. La terre n’est le bien de personne parce qu’elle est l’origine de tous — « la grande mère de toute l’humanité » n’est pas une métaphore poétique ajoutée après coup, c’est la structure même de l’énoncé : une mère n’est pas la propriété de son enfant, et pourtant tout ce que l’enfant est lui vient d’elle.
Reste une tension que Graham ne gomme pas : elle parle depuis une position précise — kombumerri, femme, universitaire — et formule pourtant des axiomes qu’elle présente comme valant largement, au-delà de son seul peuple. Elle ne prétend pas parler pour toutes les nations aborigènes d’Australie ; elle propose une articulation, la sienne, d’un fond qu’elle estime partagé. « Selon Graham », donc — jamais « les Aborigènes disent ».
Le droit occidental a un mot pour ce qu’on peut vendre, léguer, borner : la propriété. Il n’en a pas vraiment pour ce que Graham décrit — une terre dont on procède plutôt qu’un bien qu’on détient, et qui reste la référence dernière de toute règle qu’on se donne entre humains. The land, and how we treat it, is what determines our human-ness, écrit-elle encore : la terre, et la manière dont on la traite, voilà ce qui détermine notre humanité même. Ce n’est pas une clause qu’on ajoute au droit. C’est ce dont le droit devrait, selon elle, procéder.
Sources citées
- Mary Graham, Some Thoughts about the Philosophical Underpinnings of Aboriginal Worldviews, éd. 1999 ; repris in Australian Humanities Review, n°45, 2008 (ANU Press, accès ouvert), trad. texte original anglais (voix kombumerri nommée) ; rendu français maison.
- Bill Neidjie (cité par Graham), Kakadu Man, éd. épigraphe reproduite in Graham, art. cité, 2008, trad. texte original anglais (voix bunitj nommée) ; rendu français maison.