Un maillon dans la chaîne

Pour Leanne Betasamosake Simpson, écrivaine michi saagiig nishnaabeg, un seul mot — kobade — désigne à la fois les arrière-grands-parents et les arrière-petits-enfants : nul n'est au bout de la lignée, chacun n'en est qu'un maillon, tenu et tenant.

Un maillon dans la chaîne
Théodore Rousseau — The Forest in Winter at Sunset (ca. 1846–67). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Elle imagine ses bras entourant ses petits-enfants, et les bras de ceux-ci entourant les leurs. Leanne Betasamosake Simpson, écrivaine michi saagiig nishnaabeg, cherche le mot pour ce geste qui traverse les âges — et sa langue en a un. Ce que le français dirait en une phrase, le nishnaabemowin le tient en trois syllabes : kobade.

anglais

kobade is a word we use to refer to our great-grandparents and our great-grandchildren. It means a link in a chain—a link in the chain between generations, between nations, between states of being, between individuals.

français

kobade est un mot dont nous nous servons pour désigner nos arrière-grands-parents et nos arrière-petits-enfants. Il signifie un maillon dans une chaîne — un maillon de la chaîne entre les générations, entre les nations, entre les états d’être, entre les individus.

Leanne Betasamosake Simpson, As We Have Always Done , ch. Introduction  — éd. University of Minnesota Press, 2017, trad. viasophia

Simpson le tient de l’aînée Edna Manitowabi. L’étrangeté du mot saute aux yeux dès qu’on le pèse : un seul terme désigne à la fois ceux qui nous précèdent de trois degrés et ceux qui nous suivent d’autant. L’aïeul et l’enfant portent le même nom. Là où le français sépare — ancêtres d’un côté, descendants de l’autre, deux mots pour deux directions —, kobade tient les deux bouts ensemble. Qui parle n’est pas au terme de la lignée ; il en est un maillon, pris entre deux prises. I am a link in a chain. We are all links in a chain — je suis un maillon dans une chaîne, nous sommes tous des maillons dans une chaîne.

Le mot ne s’arrête pas à la parenté humaine. Simpson appelle sa nation a long kobade, cycling through time — un long kobade qui cycle à travers le temps : un tissu de liens noués aux nations végétales, aux nations animales, aux rivières, aux lacs, au cosmos. La chaîne court dans les deux sens et déborde l’espèce ; être un maillon, c’est être tenu par ce qui n’est pas soi.

De cette image découle une obligation, et elle penche vers l’avant. Si je suis un maillon, ma tâche n’est pas de contempler la chaîne derrière moi, mais de la prolonger devant : we should give more than we take — nous devrions donner plus que nous ne prenons —, pour que le kobade à venir survive et prospère. Le passé cesse d’être un patrimoine à conserver ; il devient une dette payée en avant, vers des visages qu’on ne verra pas.

Qu’est-ce que kobade ?

Kobade est un mot nishnaabemowin que Leanne Betasamosake Simpson, rapportant l’aînée Edna Manitowabi, rend par « un maillon dans une chaîne ». Il nomme d’un seul terme les arrière-grands-parents et les arrière-petits-enfants — les deux extrémités que le vivant relie —, puis, par extension, la lignée entière et la nation comme chaîne qui cycle à travers le temps, nouée à tous les êtres. Ni la parenté au sens étroit, ni la généalogie : une manière de se savoir maillon, tenu et tenant.

Posons en regard notre propre vocabulaire, non pour le rabaisser mais pour mesurer l’écart. Nous avons « ancêtres » et « descendants » : deux mots, deux directions, et entre eux un sujet qui se tient au milieu comme à un poste d’observation. Nous avons la « généalogie », un arbre qui remonte — le registre de qui descend de qui, tourné vers l’amont. Kobade fait l’inverse, et de deux façons. Il refuse de couper : un seul nom pour les deux bouts, parce que le même lien les traverse. Et il penche vers l’aval : le maillon compte moins pour ce qu’il reçoit que pour ce qu’il transmet. Notre langue fait de la lignée un héritage qu’on inventorie ; le nishnaabemowin en fait une chaîne qu’on doit tendre.

Reste la question que le mot pose sans la trancher. Quand nous pensons à ceux qui viendront dans un siècle — les enfants de nos enfants, que nul d’entre nous n’étreindra —, avons-nous seulement un mot pour dire qu’ils sont déjà des nôtres ?

Sources citées

  • Leanne Betasamosake Simpson, As We Have Always Done: Indigenous Freedom through Radical Resistance, éd. University of Minnesota Press, 2017, trad. texte original anglais ; rendu français maison.