Une ligne qui ne sépare pas
Autour de la Sierra Nevada de Santa Marta court la « Línea Negra ». Sur les cartes de l'État elle a l'air d'une frontière ; le peuple kággaba (kogi), par la voix de son organisation, prévient qu'elle fait exactement l'inverse — elle relie.
Tracez un trait sur une carte : votre œil range aussitôt le monde en deux — un dedans, un dehors, une propriété qui commence là où une autre finit. C’est le travail d’une frontière. Autour de la Sierra Nevada de Santa Marta, en Colombie, court un trait que le peuple kággaba — connu au-dehors sous le nom de kogi — appelle en espagnol la Línea Negra, la « ligne noire ». Sur le papier des ministères, elle a tout d’une frontière. L’Organisation Gonawindúa Tayrona, qui parle au nom des Kággaba face à l’État, prévient qu’elle n’en est pas une.
espagnol En este sentido no debe entenderse la demarcación de la línea Negra como frontera sino que es un concepto universal y que se ha utilizado para señalar físicamente ni más allá, ni más acá, el territorio ancestral.
français En ce sens, la démarcation de la Línea Negra ne doit pas s’entendre comme une frontière : c’est un concept universel, qui a servi à marquer physiquement — ni au-delà, ni en deçà — le territoire ancestral.
« Ni au-delà, ni en deçà. » Une frontière, elle, ne vit que de cet écart : elle existe pour qu’il y ait un au-delà et un en deçà, un côté à soi et un côté aux autres. La Línea Negra ne coupe pas un espace en deux ; elle cerne un tout — le territoire ancestral pris d’un seul tenant. Et ce qu’elle joint n’est pas deux moitiés de terrain mais une suite de lieux : les sites sacrés disposés autour de la Sierra, que le même document appelle des « points de connexion énergétique avec le reste de l’Univers ». Des points de liaison, non des bornes de séparation.
Le trait, du reste, ne précède pas ces lieux : il en descend. Le territoire ancestral, écrit l’organisation, « est donné par la Línea Negra, définie par les sites sacrés ». La ligne épouse un collier de lieux — lagunes côtières, plages, embouchures des fleuves, en bas ; cerros et pics enneigés, en haut. Un chapelet, pas une clôture.
espagnol De la salud de cada uno de estos sitios, depende el equilibro del Universo. El flujo de conexiones entre ellos es lo que le da el sentido y funcionamiento al territorio ancestral.
français De la santé de chacun de ces lieux dépend l’équilibre de l’Univers. Le flux des connexions entre eux est ce qui donne son sens et son fonctionnement au territoire ancestral.
Voilà ce qu’une frontière ne fait jamais. Une frontière est inerte : une ligne qu’on ne franchit pas, et qui se moque de ce qui se passe de part et d’autre pourvu qu’on la respecte. Celle-ci est parcourue d’un flux ; sa fonction n’est pas de retenir au-dehors mais de tenir ensemble. Qu’un seul site tombe malade — un port coulé sur un lieu sacré du littoral, une mine ouverte dans un cerro — et ce n’est pas une parcelle qui manque : c’est l’équilibre de l’ensemble qui se défait, parce que le réseau a perdu l’un de ses nœuds. La ligne relie ; brisez un point, et c’est toute la trame qui se détend.
Reste à ne pas confondre deux lignes qui portent le même nom et font l’inverse l’une de l’autre. La nôtre, la frontière, sépare pour posséder : elle enferme un dedans, exclut un dehors, et à l’intérieur chacun dispose de sa part comme il l’entend. La Línea Negra ne découpe rien de possédable ; elle relie des lieux qui n’appartiennent à personne, et dont la santé de chacun fait tenir le tout. On la prendrait aussi, trop vite, pour une « aire protégée » — mais l’aire protégée est un contour que l’administration trace du dehors pour gérer un usage, un regard extérieur qui décide encore. Ici la ligne n’entoure pas une nature-objet à ménager : elle est la forme même d’une relation, tracée du dedans, « depuis Sé », depuis l’origine.
Là où nous traçons une ligne pour dire à qui la terre appartient, les Kággaba en tracent une pour dire ce qui, en elle, doit rester relié. Le même geste — un trait autour d’un pays — et deux mondes : l’un que la ligne sépare, l’autre qu’elle tient.
Sources citées
- Organización Gonawindúa Tayrona (OGT) — peuple Kággaba, Propuesta de programa de garantías para el pueblo Kággaba de la Sierra Nevada de Santa Marta (Auto 004 de 2009), éd. OGT, Sierra Nevada de Santa Marta, 2011 (document public, gonawindwa.wordpress.com), trad. texte original espagnol ; rendu français maison.