La loi du partage

Pour David Mowaljarlai, aîné ngarinyin du Kimberley, le partage n'est pas une vertu qu'on a ou qu'on n'a pas : c'est Wunnan, la seule loi sous laquelle tout retombe — donner, échanger, se marier.

La loi du partage
Pieter Bruegel l'Ancien — Les Moissonneurs (1565). Metropolitan Museum of Art, CC0 / domaine public.

Après une longue route de poussière, le vieil homme demande qu’on s’arrête. On marche un peu dans les hautes herbes, juste au-delà d’une bande de terre ocre vif, et l’on arrive devant deux tas de pierres posés presque côte à côte. Rien d’autre. « C’est peut-être le site le plus important pour la vie des Aborigènes », dit David Mowaljarlai, aîné et homme de loi ngarinyin du Kimberley. Ici, raconte-t-il, deux Hommes-Engoulevent — Wodoi, le hibou tacheté, et Djingun, le petit hibou gris-brun — ont fait quelque chose qui tient encore tout le pays.

anglais

At this place the great Wunnan, the Sharing System, and the Marriage Law, came into being.

français

En ce lieu sont venus à l’être le grand Wunnan, le Système du partage, et la Loi du mariage.

David Mowaljarlai, Yorro Yorro , ch. Le site de Wodoi et Djingun  — éd. Magabala Books, éd. revue 2014 (avec Jutta Malnic), trad. viasophia

Un même mot, donc, pour deux choses que nous tenons séparées : la circulation des biens et l’alliance des familles. Et Mowaljarlai insiste : ce n’est pas une morale parmi d’autres, c’est la loi sous laquelle tout le reste retombe. Tout est sous le seul mot, Wunnan. Ce que Wodoi et Djingun ont institué, ce n’est pas une coutume aimable de bon voisinage, c’est l’ossature même de la société — qui se marie avec qui, et donc qui doit à qui.

anglais

Wodoi and Djingun, these two Nightjar Men, they made the law for men and women.

français

Wodoi et Djingun, ces deux Hommes-Engoulevent, ont fait la loi pour les hommes et les femmes.

David Mowaljarlai, Yorro Yorro , ch. Le site de Wodoi et Djingun  — éd. Magabala Books, éd. revue 2014 (avec Jutta Malnic), trad. viasophia

La loi assigne à chacun une « peau » — sa section de parenté. Un Wodoi épouse une Djingun, un Djingun une Wodoi ; jamais sa propre peau. De cette règle naît un réseau d’obligations qui ne s’arrête pas aux limites du clan. Mowaljarlai en donne la preuve par l’expérience : il peut traverser le continent, et partout la loi le reconnaît.

À l’autre bout du pays, dit-il, à Yirrkala, en Terre d’Arnhem, les anciens viennent à sa rencontre et lui posent une seule question : « What your skin? » — quelle est ta peau ? Il répond : « Wodoi. » Et aussitôt : « Va là-bas, c’est le groupe des Wodoi. » « This goes all the way to Mornington Island, Arnhemland, Weipa – anywhere » — cela vaut jusqu’à l’île Mornington, la Terre d’Arnhem, Weipa ; partout. Se nommer, ici, ce n’est pas décliner une identité personnelle : c’est dire d’emblée sa position dans le tissu du partage, de qui l’on reçoit et à qui l’on doit. Le Wunnan ne relie pas des individus généreux ; il relie des places.

Et à chaque nœud du réseau se tient une fonction précise. Là où les routes de l’échange se croisent, quelqu’un décide de la juste distribution — Mowaljarlai le nomme duat, celui qui tranche dans le commerce du Wunnan. Le partage n’est pas un flot spontané : il a ses carrefours, ses arbitres, ses règles de passage.

C’est là qu’il faut marquer l’écart, avant tout rapprochement. Nous avons, nous aussi, nos mots pour cela — partage, générosité, solidarité. Mais ils nomment chez nous une qualité du cœur : une disposition qu’un homme peut avoir ou n’avoir pas, qu’on loue chez les bons et qu’on déplore absente chez les autres. Le partage reste un supplément d’âme, ajouté après coup à une société qui, elle, repose sur la propriété et l’accumulation. Mowaljarlai renverse l’ordre. Le Wunnan n’est pas ajouté à la société : il est la société, sa charpente première. On ne le suit pas par bonté ; on y est tenu comme une poutre tient un toit. Ce qui circule doit circuler, et garder pour soi le surplus, ce n’est pas manquer de vertu — c’est se retrancher du monde, devenir un isolé que la loi ne reconnaît plus.

Le don, chez nous, attend souvent son retour : on donne pour qu’un jour cela revienne, et l’échange équilibre les comptes. Le Wunnan ne fonctionne pas comme une dette qui se solde. Il fonctionne comme une parenté : on ne « rend » pas à ses parents, on appartient au même corps qu’eux. Là est la coupure. Notre partage suppose des individus d’abord séparés, qui choisissent de se lier ; le Wunnan suppose un lien d’abord donné, dont chacun n’est qu’un point. Le premier part de la propriété et la tempère ; le second ne l’a jamais posée.

Reste alors une question que ces deux tas de pierres laissent ouverte. Quand nous appelons le partage une belle qualité — quelque chose qu’on espère trouver chez les gens —, n’avouons-nous pas déjà qu’il n’est, pour nous, qu’une exception ? Et que sous nos mots, c’est l’autre loi qui tient : celle de garder ?

Sources citées

  • David Mowaljarlai, Yorro Yorro, éd. Magabala Books, éd. revue et augmentée, 2014 (avec Jutta Malnic), trad. texte original anglais ; rendu français maison.