Celui qui voulait être le patron

Dans un récit du Rêve que rapporte Tyson Yunkaporta, du clan apalech, les espèces siègent pour décider laquelle gardera la création. Celle qui exige de commander est justement celle qu’il faut contenir.

Celui qui voulait être le patron
Caspar David Friedrich — Two Men Contemplating the Moon (ca. 1825–30). Metropolitan Museum of Art, CC0 / domaine public.

Sur la voûte australe, entre les étoiles, il y a une forme sombre que des peuples du sud du continent lisent comme un émeu — non un dessin tracé par les astres, mais le vide entre eux, une bête faite de nuit. Tyson Yunkaporta, du clan apalech, est un garçon Brolga, la grue, ennemie traditionnelle de l’émeu ; il connaît, dit-il, toutes les histoires qui s’y rattachent. Celle qu’il préfère, il la tient d’un aîné des Nyoongar, Noel Nannup, à Perth. Au commencement, raconte-t-elle, il a fallu décider à qui reviendrait la garde du monde.

il raconte l’histoire du Rêve où a eu lieu une rencontre au cours de laquelle toutes les espèces avaient siégé pour débattre, afin de décider laquelle allait être l’espèce gardienne de toute la création.

Tyson Yunkaporta, Sand Talk  — éd. Éditions Véga, 2021, trad. Anne Delmas

Une assemblée, donc, et pas un sacre. La création ne se confie pas à la plus rapide ni à la plus forte ; on en débat, et le débat porte sur une charge, pas sur un trône. Or l’une des bêtes s’y comporte comme si c’était un trône. L’Émeu court partout pour montrer sa vitesse, se proclame supérieur, « exigeant d’être le patron et criant sur tout le monde ». C’est précisément ce qui le disqualifie. Les autres doivent le ramener au sol : « Le Kangourou (sa tête dans la Croix du Sud) le maintient en bas, l’Échidné l’attrape par-derrière, et le grand Serpent s’enroule autour de ses jambes. » Toute la scène se lit encore là-haut, fixée dans le ciel. Et Yunkaporta en tire la leçon sans l’alourdir : « Contenir les excès de ce narcissique malveillant est un effort d’équipe. »

Voilà le renversement. Celui qui veut commander n’est pas le modèle de l’espèce gardienne ; il en est le danger. La garde du monde n’échoit pas à qui domine, elle s’exerce contre la prétention à dominer — y compris la nôtre. Être l’espèce gardienne, ce n’est pas trôner au sommet du vivant, c’est « garder la création en mouvement », faire que les systèmes de la nature et de la société continuent d’aller bien. Une fonction, et non un privilège ; un travail tourné vers le bas et les côtés, jamais vers le haut.

On ne s’y installe pas par décret. On y entre par une manière d’habiter. Yunkaporta donne une phrase de sa langue qu’il tient pour intraduisible — Aak Ngamparam yimanang wunan — et qui voudrait dire, mot à mot, « être semblable au lieu où l’on est ». C’est, écrit-il, « une bonne façon de commencer, si vous voulez vous mettre à discerner les modèles de la création et vous joindre ainsi à notre espèce gardienne ». Se rendre semblable au lieu : non le surplomber pour le gérer, mais s’y accorder jusqu’à ce qu’il vous change — l’accent, les mots, la façon de parler des endroits avec lesquels on entre en relation.

Notre tradition a tranché l’inverse, et il faut le dire avant tout rapprochement. Le premier livre de la Bible confie à l’humain une terre à soumettre et des vivants à dominer : il le pose au sommet, intendant d’un domaine remis entre ses mains. Même nos versions adoucies — la gestion, l’intendance, le « développement durable » — gardent la position : le gestionnaire se tient au-dehors du système qu’il administre, en surplomb, comptable mais souverain. L’espèce gardienne de Yunkaporta n’a pas ce dehors. Elle est dans la création, au milieu des autres, et elle-même tenue par eux — l’émeu, c’est nous quand nous nous proclamons patrons, et alors le kangourou, l’échidné, le serpent doivent nous ramener au sol. Là où nous tenons l’humain pour le maître responsable du vivant, le Rêve le tient pour le membre qu’il faut surtout empêcher de se croire maître.

Le point de contact est étroit, et il vaut qu’on le marque sans le forcer : les deux récits accordent bien à l’humain une charge singulière, une responsabilité que les autres bêtes n’ont pas. Mais l’un en fait un souverain qui répond de ses sujets, l’autre, l’espèce la plus exposée à l’excès, qu’on doit retenir pour que le monde tienne. Deux charges, deux directions ; on ne les confond pas.

Reste alors la question que l’émeu, là-haut, garde ouverte. Si notre rôle n’était pas de régner sur le vivant mais de le garder en mouvement, lequel de nos excès faudrait-il, en ce moment même, que les autres espèces nous aident à contenir ?

Sources citées

  • Tyson Yunkaporta, Sand Talk, éd. Éditions Véga (Guy Trédaniel), 2021 — éd. originale Text Publishing, 2019, trad. Anne Delmas.