De qui descend le monde

Chez les Māori, le whakapapa n'est pas un arbre généalogique qui s'arrête à quelques aïeux : suivi jusqu'à sa source, il descend du Ciel et de la Terre. Le premier ancêtre n'est pas un homme.

De qui descend le monde
Māori artist — Tekoteko (gable figure) (1820s). Metropolitan Museum of Art, CC0 / domaine public.

Demandez à quelqu’un qui il est. En français, il répondra souvent par un métier, un âge, une ville. Sur un marae d’Aotearoa, la réponse commence ailleurs : par une lignée. Hirini Moko Mead, aîné et professeur de Ngāti Awa, décrit le whakapapa comme un don reçu à la naissance — chacun hérite de deux lignes, celle de sa mère et celle de son père, et il suffit de l’une pour avoir sa place dans la tribu. C’est ce qui autorise à dire, sans qu’on puisse vous le contester : je suis Ngāti Awa. Le whakapapa, écrit-il, c’est l’appartenance ; sans lui, l’individu reste outside looking in — dehors, à regarder au-dedans.

On croit alors tenir un équivalent : l’arbre généalogique. Mead défait aussitôt le rapprochement, non en élargissant la famille, mais en la prolongeant là où la nôtre s’arrête.

anglais

…ira tangata descend from ira Atua, the Gods. The first woman was created by the Gods and the seed of human life was planted by Tāne, son of Rangi and Papa, the primeval parents of the Māori cosmos.

français

…les ira tangata descendent des ira Atua, les dieux. La première femme fut créée par les dieux, et la semence de la vie humaine fut plantée par Tāne, fils de Rangi et de Papa, les parents primordiaux du cosmos māori.

Hirini Moko Mead, Tikanga Māori: Living by Māori Values  — éd. Huia Publishers, 2003, trad. viasophia

La phrase est brève mais elle change l’échelle de tout. Le whakapapa qui vous place dans votre hapū est la même ligne qui, remontée assez loin, atteint les dieux — et par eux Rangi et Papa, le Ciel et la Terre. Votre généalogie ne s’achève pas sur un ancêtre fondateur, un nom d’où tout serait parti : elle continue au-delà des humains, jusqu’aux forces qui font le monde. Réciter son whakapapa, c’est donc dérouler une seule descente continue depuis soi jusqu’au Ciel et à la Terre. Le premier aïeul n’est pas un homme.

D’où le poids du mot appartenance. Il ne dit pas seulement qu’on a une place dans une tribu, mais qu’on est apparenté au monde. Si la Terre est l’aïeule dont on descend, elle n’est pas un décor ni un stock de matières : c’est de la parenté. La distance que nous mettons d’ordinaire entre l’homme et la nature — d’un côté les personnes, de l’autre les choses — ne tient pas dans une langue où la même ligne relie un enfant à sa mère, sa mère à ses ancêtres, et ses ancêtres au ciel. Tout y est tenu par la descendance, non par la séparation.

C’est ici qu’il faut trancher, pour ne pas confondre deux gestes opposés. Notre arbre généalogique est une lignée close et récente : il s’arrête à quelques siècles de registres, et il ne relie que des humains entre eux. Le whakapapa ne se ferme jamais par le haut — il rejoint les parents primordiaux du cosmos. Et là où une taxinomie classe les êtres du dehors, en surplomb, range le vivant en espèces et en règnes vus par un œil qui se croit extérieur au tableau, le whakapapa fait l’inverse : il relie du dedans, par le sang, sans surplomb possible, puisque celui qui récite descend lui-même de ce qu’il nomme. L’un sépare pour ordonner ; l’autre apparente pour situer.

Reste ce que le mot dépose dans notre langue, où il nous manque. Non pas « origine », non pas « ascendance » — whakapapa : la descente qui, suivie jusqu’au bout, fait du Ciel et de la Terre nos plus anciens ancêtres. Savoir d’où l’on vient, ce n’est pas remonter à un premier homme. C’est s’apercevoir qu’on est, de naissance, parent du monde.

Sources citées

  • Hirini Moko Mead, Tikanga Māori: Living by Māori Values, éd. Huia Publishers, 2003, trad. rendu français maison (œuvre en anglais, courtes citations attribuées).