La rectification des noms
Pourquoi cette rubrique. Le langage du pouvoir retourne les mots — « réforme » pour démanteler, « charges » pour un salaire, « adaptation » pour se soumettre. Vingt-cinq siècles avant nous, Confucius avait nommé la maladie et le remède : si les noms ne sont pas corrects, plus rien ne peut s'accomplir. Dévoiler, c'est leur rendre leur sens.
Un mot peut être retourné comme un gant. « Réforme » finit par désigner un démantèlement, « charges » un salaire qu’on présente comme un fardeau, « adaptation » l’obligation de se plier, « gouvernance » la mise à l’écart de toute décision politique. À chaque fois, le mot dit le bien et fait passer son contraire. Cette rubrique n’a qu’un objet : rendre à ces mots leur épaisseur, et par là rendre au lecteur sa prise sur ce qu’on lui fait. Un mot par article, son sens vrai contre sa dérive.
Le nom et la chose
Le problème n’est pas nouveau, et sa formulation la plus nette est aussi la plus ancienne. On demande à Confucius ce qu’il ferait en premier s’il gouvernait un État. Sa réponse déconcerte son disciple : il commencerait par rectifier les noms — 正名, zhèngmíng. Puis il en déroule la raison, comme une mécanique implacable :
anglais (Wing-tsit Chan) If names are not rectified, then language will not be in accord with truth. If language is not in accord with truth, then things cannot be accomplished. […] If punishments are not just, then the people will not know how to move hand or foot.
français Si les noms ne sont pas rectifiés, le langage n’est plus conforme à la vérité. Si le langage n’est plus conforme à la vérité, alors rien ne peut s’accomplir. […] Et si les peines ne sont pas justes, le peuple ne sait plus où poser la main ni le pied.
Tout est là. Le mot faux n’est pas une maladresse, c’est une action : il coupe le langage de la vérité des choses et, ce faisant, rend l’action commune impossible. On croit parler de la même chose ; on ne le peut plus. C’est exactement l’effet recherché par qui gouverne au moyen des mots : non pas convaincre, mais dérober la prise.
La mécanique du retournement
Comment un mot est-il retourné ? Le plus souvent par l’euphémisme, ce procédé qui prend un terme rassurant pour recouvrir une réalité qui ne l’est pas. Éric Hazan, qui a inventorié la langue du pouvoir contemporain — sa LQR, « lingua quintae respublicae », sur le modèle du LTI de Klemperer disséquant la langue du IIIᵉ Reich —, en donne la règle :
L’autre fonction de l’euphémisme consiste à prendre un mot banal, à en évacuer progressivement le sens et à s’en servir pour dissimuler un vide qui pourrait être inquiétant.
Évacuer le sens, puis s’en servir comme masque : le mot vidé ne persuade pas par un argument, il désarme d’avance toute objection. Qui oserait s’opposer à une « réforme », à la « modernisation », au « dialogue social » ? La contestation est disqualifiée dans le pli même du mot. Le rapport de force disparaît sous une évidence de vocabulaire — ce que Roland Barthes nommait la naturalisation : faire passer pour la marche naturelle des choses ce qui n’est qu’une décision d’histoire, donc réversible.
Ce que fait cette rubrique
Dévoiler n’est pas proscrire les mots, ni leur opposer une langue « pure » qui n’existe pas. C’est refuser qu’ils travaillent à notre insu. La filiation est claire — Orwell et son novlangue, Klemperer et sa LTI, Hazan et sa LQR, Bourdieu sur le pouvoir des mots, Barthes et ses mythologies. La méthode l’est aussi :
- Un mot par article. On part de son usage actuel, celui qui enfume.
- Son sens vrai, établi par l’étymologie ou un texte fondateur, cité verbatim — jamais d’affirmation sans source.
- La généalogie du glissement : comment, et par qui, le sens a été retourné.
- À travers les langues. viasophia paraît en plusieurs langues ; chaque mot est examiné dans celles que nous couvrons, pour constater où le même détournement opère et où il ne prend pas. Le voile n’a pas partout la même épaisseur.
Rendre au mot son sens, c’est la version modeste et quotidienne de la rectification des noms. Pas une police du langage : une hygiène de l’attention. Car tant que le nom recouvre la chose, l’action reste possible ; dès qu’il la masque, on gouverne dans le noir.
Sources citées
- Confucius, Entretiens (Lunyu) XIII.3, éd. Wing-tsit Chan, A Source Book in Chinese Philosophy, Princeton University Press, 1963, p. 40, trad. trad. anglaise Wing-tsit Chan ; rendu français maison.
- Éric Hazan, LQR. La propagande du quotidien, éd. Raisons d'agir, 2006, chap. « L'euphémisme ».