Ce que la colère brûle d'abord

Sénèque ne voit dans la fureur qu'une courte folie que le délai dissipe ; le Dhammapada propose de la vaincre par la douceur. Deux remèdes pour une passion qui, faute d'adversaire, se déchire de ses propres mains.

Ce que la colère brûle d'abord
Cratère mycénien à char (vers 1375–1350 av. J.-C.). The Metropolitan Museum of Art, CC0.

Lettrine L ornée de feuillages et de fleurs, gravureLa main reste levée. Platon, irrité contre un esclave maladroit, lui a ordonné de découvrir son dos pour le frapper de sa propre main ; puis il s’arrête, le bras suspendu en l’air, et demeure ainsi, immobile, dans la posture d’un homme qui va frapper. Un ami qui survient lui demande ce qu’il fait. Il châtie, répond-il, un homme emporté — et l’homme emporté n’est plus l’esclave. Il passe le fouet à un autre :

Corrige ce misérable ; car pour moi, je suis en colère.

Sénèque, De la colère , livre III  — éd. Œuvres de Sénèque le philosophe, Garnier Frères, 1860 (Wikisource), trad. Joseph Baillard

Le maître s’est surpris à n’être plus maître de lui. C’est tout Sénèque : la colère commence où finit la possession de soi. Quelques sages, rappelle-t-il, l’ont définie « une courte folie » — non une faiblesse passagère, mais une déraison entière le temps qu’elle dure, qui « méconnaît les nœuds les plus saints » et frappe avant de juger. Le furieux ne perd pas seulement la mesure : il se perd lui-même.

Que brûle la colère en premier ?

Elle brûle d’abord celui qui la porte. Sénèque la décrit comme un feu qui, faute d’aliment au-dehors, se retourne contre la main qui le tient : privée d’adversaire, elle ne s’éteint pas, elle se dévore. Non l’arme du fort, mais la fièvre qui consume son propre socle avant d’atteindre quiconque.

Repoussée, elle n’est pas abattue ; que la fortune lui dérobe son adversaire, elle se déchirera de ses mains.

Sénèque, De la colère , livre III  — éd. Œuvres de Sénèque le philosophe, Garnier Frères, 1860 (Wikisource), trad. Joseph Baillard

Privée de cible, la fureur ne s’apaise pas : elle se retourne. L’adversaire n’était qu’un prétexte ; ce qu’elle veut, c’est se consumer, dût le mal retomber sur celui qui frappe. Là est le renversement : ce que l’on prenait pour une force, une ardeur, une énergie de combat, est la passion qui s’abîme dans le même naufrage que ce qu’elle voulait perdre.

À ce feu, Sénèque n’oppose pas un autre feu. Il oppose le délai. La colère a besoin de l’instant ; on la désarme en le lui refusant.

Le plus grand remède de la colère, c’est le temps : il amortit le premier feu, et dissipe, ou du moins éclaircit le nuage qui offusque la raison.

Sénèque, De la colère , livre III  — éd. Œuvres de Sénèque le philosophe, Garnier Frères, 1860 (Wikisource), trad. Joseph Baillard

Différer, donc. Tenir le bras levé jusqu’à ce que le jugement revienne. Un jour, parfois une heure, suffit à faire évanouir les motifs qui semblaient appeler la foudre. Le remède n’est pas la douceur : c’est le temps rendu à la raison, qui reprend la barre dès que la première fougue est tombée.

Une autre tradition tient le même fil par l’autre bout. Le Dhammapada ne propose pas d’attendre : il propose de répondre. Là où Sénèque interpose un délai, le bouddhisme oppose une qualité contraire.

C’est par la douceur qu’il faut vaincre la colère ; par le bien qu’il faut vaincre le mal.

Bouddha (attrib.), Dhammapada , ch. XVII, 223  — éd. Bibliothèque orientale elzévirienne XXI, Ernest Leroux, 1878 (Wikisource), trad. Fernand Hû

Le geste n’est pas de gagner du temps mais de changer de force. À la colère on n’oppose pas la raison qui juge, mais la douceur qui désamorce — et, plus en amont, le lâcher de la prise : celui qui n’a « plus d’attachement pour le nom et la forme », dit le même chapitre, la douleur ne court plus après lui. Ôter la prise, c’est tarir la source ; il ne reste rien sur quoi la colère puisse mordre.

D’où l’image du conducteur, qui n’est pas celle d’un homme qui réprime, mais d’un homme qui mène :

Celui dont la colère s’est donné carrière, mais qui la contient comme un char en marche, — celui-là, je le dis un cocher. Le reste des hommes tient simplement les rênes.

Bouddha (attrib.), Dhammapada , ch. XVII, 222  — éd. Bibliothèque orientale elzévirienne XXI, Ernest Leroux, 1878 (Wikisource), trad. Fernand Hû

Ne pas étouffer le char, ni s’y laisser traîner : le tenir. Le cocher ne nie pas l’élan, il en garde la conduite. Tenir les rênes sans mener, c’est encore être mené.

Deux gestes, donc, qu’il serait paresseux de confondre. Sénèque rend du temps à la raison ; le Dhammapada substitue la douceur et retire la prise. L’un gagne l’instant, l’autre change la matière même de la réponse. On ne les fond pas en un seul conseil.

Et pourtant les deux voies montent vers le même sommet. L’une et l’autre voient que la colère consume d’abord son porteur ; l’une et l’autre proposent, au bout, de n’être pas mû. Sénèque trouve sa figure dans la pierre : « un immense rocher brave les assauts de la vague impuissante ». Le Dhammapada nomme le terme « la demeure inébranlable d’où l’affliction est absente ». Le rocher battu et la demeure inébranlable disent une seule chose en deux langues : un centre que les contraires n’atteignent plus. Rendre du temps ou ôter la prise sont deux chemins ; le lieu où ils mènent ne fait qu’un — là où la vague se brise sans rien entamer.

La main de Platon était restée levée. Elle redescend, vide. Ce qui aurait frappé l’esclave n’aurait blessé personne autant que celui qui tenait le fouet.

À lire aussi

Sources citées