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title: "Ce qu'on appelle dépendance"
sousTitre: "Dans les comptes d'un micro-État du Pacifique, l'argent que les Océaniens s'envoient de part et d'autre de la mer tombe sous une ligne : « dépendance ». Le penseur tongien Epeli Hauʻofa y lit l'exact inverse — une réciprocité ancienne, cœur des cultures océaniennes ; et nommer cela « dépendance », c'est refuser aux gens leur dignité."
description: "Selon Epeli Hauʻofa, penseur tongien de l'Université du Pacifique Sud, la circulation de biens que les économistes classent en « dépendance » est en réalité la réciprocité, cœur de toutes les cultures océaniennes : non de la dépendance mais de l'interdépendance, tissée le long de routes anciennes, à travers une mer d'îles qui relie. La nommer « dépendance » n'est pas seulement faux — cela dépouille les gens de leur dignité."
date: 2026-07-04
lang: fr
tradition: tonga
auteurs: ["Epeli Hauʻofa"]
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# Ce qu'on appelle dépendance

Dans la balance des paiements d'un petit État du Pacifique, une ligne suffit à rendre le verdict : *aid and remittance*, aide et transferts d'argent. L'économiste la lit dans un seul sens — de l'argent qui tombe des pays riches et des parents partis au loin, et sans lequel les îles ne tiendraient pas. Sous cette ligne, une conclusion tacite : ces gens vivent de ce que d'autres leur donnent. Trop petits, trop pauvres, condamnés à recevoir.

Epeli Hauʻofa (1939-2009), penseur tongien longtemps professeur à l'Université du Pacifique Sud, à Suva, a regardé cette même ligne et y a lu l'inverse. Il connaissait l'un de ces « dépendants ». Un Tongien rencontré à l'aéroport de Honolulu, deux fois sa taille, installé à Berkeley, où il taille des haies et pose des allées. Tous les trois mois, l'homme s'envole pour Fidji, y achète huit à dix mille dollars de kava, le rapporte en Californie et le vend depuis chez lui ; il repart la glacière pleine de tee-shirts pour ses proches à Tonga et pour les étudiants qu'il héberge à Suva, et la remplit de fruits de mer avant de rentrer, pour les deux fils qu'il veut envoyer à l'université. « Il n'a jamais entendu parler de dépendance, écrit Hauʻofa, et si on lui en parlait, le mot n'aurait pour lui aucun sens réel. » On l'aime, ajoute-t-il, parce qu'il conte bien et donne sans compter — « mais surtout parce qu'il est des nôtres ».

  
    Economists do not take account of the social centrality of the ancient practice of reciprocity, the core of all Oceanic cultures. They overlook the fact that for everything homelands relatives receive they reciprocate with goods they themselves produce, and they maintain ancestral roots and lands for everyone, homes with warmed hearths for travellers to return to at the end of the day.
  
  Les économistes ne tiennent aucun compte de la centralité sociale de l'antique pratique de la réciprocité, le cœur de toutes les cultures océaniennes. Ils négligent le fait que, pour tout ce que les parents restés au pays reçoivent, ils rendent en retour des biens qu'ils produisent eux-mêmes, et qu'ils tiennent, pour tous, les racines et les terres ancestrales — des maisons au foyer entretenu, où le voyageur peut rentrer à la fin du jour.

La ligne comptable ne voit qu'une chute à sens unique : l'aide descend, les îliens la reçoivent. Hauʻofa voit une circulation à deux sens. Pour ce que le pays d'origine reçoit — mandats, marchandises envoyées d'Auckland ou de la côte ouest —, il renvoie ce qu'il produit : objets tressés, fruits tropicaux, poissons séchés, kava. Et il tient l'autre part du lien, celle qui ne s'inscrit dans aucun bilan : la terre gardée, le foyer entretenu, la maison où l'on peut revenir. Ce que l'économiste classe comme la preuve d'une faiblesse est, dans cette lecture, le fil visible d'une réciprocité ancienne, un « mouvement informel le long de routes anciennes tracées dans des liens de sang » — à travers cette [mer d'îles](https://viasophia.org/lexique/sea-of-islands/) qui, pour les peuples de l'océan, relie au lieu de séparer. Le don n'y est pas une aumône reçue d'en haut : c'est une relation qui court dans les deux sens.

C'est ici que Hauʻofa hausse l'enjeu, et cesse de discuter de chiffres.

  
    This is not dependence but interdependence, which is purportedly the essence of the global system. To say that it is something else and less is not only erroneous, it denies people their dignity.
  
  Ce n'est pas de la dépendance, mais de l'interdépendance — celle-là même qu'on donne pour l'essence du système mondial. Dire que c'est autre chose, et moindre, n'est pas seulement erroné : c'est refuser aux gens leur dignité.

Le mot ne se contente pas de mal décrire ; il abaisse. « Dépendance » range les deux pôles du lien l'un sous l'autre — celui qui reçoit au-dessous de celui qui donne — là où la relation, elle, va d'égal à égal, chacun donnant à son tour. Et Hauʻofa relève l'asymétrie du vocabulaire : la même économie mondiale qui célèbre l'*interdépendance* quand elle parle des nations refuse le mot aux îliens et appelle « dépendance » leur version à eux. Nommer, ici, est un pouvoir : c'est le mot choisi qui décide qui est un mendiant et qui est un partenaire.

Au même verdict venu du dehors, Hauʻofa n'oppose pas partout la même riposte. Contre « trop petit », il élargissait le cadre : le monde océanien est immense, il s'étend, il grandit. Contre « dépendant », il ne plaide pas cette fois la grandeur — il change la nature du lien : ce qui monte et descend d'un bord à l'autre de l'océan n'est pas une aumône, c'est une réciprocité. Une amplitude d'un côté, une relation de l'autre : deux réponses distinctes à deux mesures distinctes, qu'on aurait tort de fondre en un seul refus.

*[Une voix de l'intérieur]* Epeli Hauʻofa était tongien, né en Papouasie, installé aux Fidji où il dirigeait à l'Université du Pacifique Sud un centre des arts et de la culture océaniennes : une voix nommée et située, qui parle *de* l'Océanie sans prétendre la résumer — « selon Hauʻofa », jamais « les Océaniens disent ». L'essai est écrit en anglais, sa langue de travail ; les rendus français sont maison. Et lorsqu'il écrit « le cœur de toutes les cultures océaniennes », c'est une thèse *argumentée sur sa région*, avancée par un homme qui en est — non une généralité sur les peuples premiers du monde que nous étendrions à sa place.

*[Distinguer]* Cette réciprocité n'est pas le [hau](https://viasophia.org/lexique/hau/) māori — l'esprit de la chose donnée, qui doit repartir sous peine de mort —, ni l'[ayni](https://viasophia.org/lexique/ayni/) andin, l'échange symétrique de travail entre parents. Ceux-là nomment une cosmologie ou une éthique du don. Le geste de Hauʻofa est d'un autre ordre : polémique et politique. Il ne décrit pas la métaphysique de l'objet donné ; il conteste un **mot** — « dépendance » — qu'une science économique pose sur un peuple pour le ranger plus bas. La ressemblance (un lien qui circule au lieu de se solder) ne vient qu'après la différence : sa cible est le registre comptable et la dignité qu'il retire, pas l'âme du bien échangé.

L'économiste et Hauʻofa regardent la même glacière de kava et de tee-shirts qui traverse le Pacifique. L'un compte un flux net entrant et le nomme dépendance ; l'autre y suit le fil d'une réciprocité le long d'une mer qui, depuis toujours, relie. Les chiffres pourraient être identiques : les deux lectures ne le sont pas, et ce ne sont pas deux nuances d'une même vérité. Elles divergent sur ce que sont ces gens. Reste la question que la ligne comptable ne pose jamais : quand nous appelons une relation « dépendance », est-ce que nous la mesurons — ou est-ce que nous la classons, et qui nous a donné le droit de mettre celui qui reçoit au-dessous de celui qui rend ?

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**À lire aussi**

- [Une mer d'îles](https://viasophia.org/reenchanter/2026-06-17-une-mer-d-iles/)
- [La loi du partage](https://viasophia.org/reenchanter/2026-06-27-la-loi-du-partage/)
- [Ce qui circule et ce qui se paie](https://viasophia.org/reenchanter/2026-07-01-ce-qui-circule-ce-qui-se-paie/)

## Sources

- Epeli Hauʻofa, *Our Sea of Islands* — A New Oceania: Rediscovering Our Sea of Islands, University of the South Pacific, Suva, 1993, p. 12-13 ; repris dans The Contemporary Pacific 6/1, 1994, trad. texte original anglais ; rendu français maison


Source canonique : https://viasophia.org/reenchanter/2026-07-04-ce-qu-on-appelle-dependance/
