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title: "Sous quel ciel je te révère"
sousTitre: "Dans un pensionnat de l'Altaï, on dicte aux enfants une lettre modèle. Elle range le monde moral entre le Ciel bleu et la Terre grise : au-dessus, ceux qu'on révère ; en dessous, ceux à qui l'on doit."
description: "Selon l'écrivain touva Galsan Tschinag, une lettre d'enfant place le monde entre le Ciel bleu et la Terre grise : révérence en haut, obligation en bas, un père et une mère au centre."
date: 2026-07-01
lang: fr
tradition: touva
auteurs: ["Galsan Tschinag"]
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# Sous quel ciel je te révère

Une déléguée de l'administration passe au pensionnat et propose du papier : les enfants veulent-ils écrire à leurs parents, à leurs frères et sœurs restés au loin ? Aucun n'a jamais écrit de lettre. Quelques-uns s'assoient, puis renoncent, faute de savoir quoi dire. Ils ont entendu que les lettres des soldats sont toujours en strophes, et se demandent si les leurs doivent l'être aussi. Pour aider l'une des petites, la déléguée lui dicte alors quelques lignes — un modèle, « meant to be instructive for the rest of us as well », dit le narrateur : de quoi instruire les autres en même temps. C'est l'écrivain touva Galsan Tschinag qui rapporte la scène, dans le monde nomade de son enfance, au fond du Haut-Altaï.

  
    Under the many-colored blue sky live an infinite number of people I revere. Whom, of all these people, do I revere as much as I revere you, my dear Father? On the many-colored gray earth walk an infinite number of people to whom I feel obliged. To whom do I feel as obliged as to you, my dear Mother?
  
  Sous le ciel bleu aux mille couleurs vivent d'innombrables êtres que je révère. De tous ces êtres, lequel est-ce que je révère autant que je te révère, mon cher Père ? Sur la terre grise aux mille couleurs marchent d'innombrables êtres envers qui je suis tenu. Envers qui suis-je tenu autant qu'envers toi, ma chère Mère ?

Ce n'est qu'une lettre d'enfant, dictée à la hâte. Mais regardez comme elle situe d'abord, avant de dire un mot d'affection. Elle n'ouvre pas sur « je vais bien » ni sur « tu me manques » : elle ouvre sur un ciel et une terre, et place tout le reste entre les deux. Sous le ciel, ceux qu'on *révère* ; sur la terre, ceux à qui l'on *doit*. Deux verbes pour deux directions — le regard levé, le pas posé — et, sous chacun, une foule sans nombre où il faut pourtant choisir : de tous ces êtres, lequel, mon Père ? envers qui, ma Mère ? La révérence et l'obligation ne flottent pas dans l'abstrait ; elles ont un haut et un bas, une orientation, un lieu.

*[Une voix de l'intérieur, un texte offert]* Galsan Tschinag (né vers 1943) est touva : éleveur, chef et chamane de l'Altaï mongol, il écrit en allemand — langue d'emprunt — le monde où il a grandi. « Selon Tschinag », jamais « les Touvas disent ». La chaîne est longue et signalée : son allemand, l'anglais de Katharina Rout, mon rendu français. Et ces lignes-ci ne sont pas un chant rituel dérobé : c'est un modèle de lettre, dicté à découvert « pour instruire » les enfants. Le savoir fermé reste fermé ; ceci était donné.

Le géniteur de cette phrase, c'est la parenté même du ciel et de la terre. Chez Tschinag, on n'invoque pas « le ciel » et « la terre » comme un décor : on appelle « le Ciel-Père et la Terre-Mère ». La lettre en tire la conséquence exacte. Puisque le ciel est un père, la révérence qu'on doit à son propre père se dit *sous* lui, dans son axe ; puisque la terre est une mère, l'obligation qu'on a envers sa mère se marche *sur* elle. L'enfant qui écrit se range enfin lui-même dans ce cadre, et il le fait avec une précision d'arpenteur du cœur : *« your thimble-small daughter behind the three rivers and thirty-three mountains »* — ta fille grande comme un dé à coudre, par-delà les trois rivières et les trente-trois montagnes. Non pas « chez nous », non pas une adresse postale : une position dans un monde qui a une voûte, un sol, et des distances qu'on compte en rivières.

C'est le même [Ciel bleu](https://viasophia.org/lexique/the-blue-sky/) que l'on peut, ailleurs dans le livre, prier, accuser, entendre vieillir jusqu'à devenir sourd. Ici il ne parle pas, il ne se tait pas : il abrite. Il est la première coordonnée de qui je révère — au-dessus de la foule des êtres dignes, il tend le plan sous lequel un père se détache. Le proche qu'on interpelle et le dais qui ordonne la révérence sont un seul ciel, pris dans la même parenté que les vivants. Un ciel dont on est le fils, et sous lequel on apprend à qui l'on doit d'être fils.

*[Le ciel-cadre ≠ le ciel de la loi morale]* « Deux choses remplissent l'âme… le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi », écrivait Kant. Mais chez lui les deux sont *séparés* : la voûte est une immensité physique qui écrase, la loi un principe intérieur de la raison ; l'admiration va d'un côté, le devoir de l'autre. La lettre touva ne connaît pas ce partage. Le ciel n'y est pas le contraire du devoir moral, il en est le versant haut : révérer et être obligé sont deux façons d'habiter le cosmos, non une contemplation du dehors doublée d'une règle du dedans.

D'où la distance avec notre propre usage. Nos lettres, elles aussi, cherchent qui saluer et qui remercier — mais nous ne commençons pas par lever la tête. Le ciel, pour nous, ne classe personne ; il n'est ni au-dessus de nos révérences ni sous nos dettes, il est ailleurs, dehors, hors du compte. La petite de l'Altaï, elle, ne peut nommer son père sans nommer d'abord le ciel qui le surplombe, ni sa mère sans la terre qu'elle foule. Sa tendresse a besoin d'un monde entier pour se dire — et ce monde, avant d'être un paysage, est l'ordre où logent ceux qu'on aime.

Reste la question que la lettre pose sans y penser, à nous qui écrivons sous un ciel qui ne révère ni n'oblige personne. Quand nous cherchons, à notre tour, qui remercier d'abord — sous quel ciel le faisons-nous ? Un plafond d'air indifférent à nos dettes, ou une voûte assez ancienne, assez parente, pour que révérer quelqu'un ait encore un haut et un bas ?

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**À lire aussi**

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## Sources

- Galsan Tschinag, *The Gray Earth (Die graue Erde)* — Milkweed Editions, 2010 (orig. allemand, Insel Verlag, 1999), trad. Katharina Rout (anglais) ; rendu français maison


Source canonique : https://viasophia.org/reenchanter/2026-07-01-sous-quel-ciel-je-te-revere/
