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title: "Ce qui circule et ce qui se paie"
sousTitre: "Deux peuples refusent d'appeler le vivant « ressource » : les Aymaras, selon Huanacuni, par l'ayni — l'énergie qui circule ; les Kággaba, selon l'OGT, par le pagamento — la dette qu'on rend à la terre."
description: "Ayni (Huanacuni, aymara) et pagamento (OGT, kággaba) refusent tous deux la « ressource » — l'un par la circulation, l'autre par la dette. Différences avant le sol commun."
date: 2026-07-01
lang: fr
tradition: aymara
auteurs: ["Fernando Huanacuni Mamani", "Organisation Gonawindúa Tayrona"]
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# Ce qui circule et ce qui se paie

Ouvrir la terre comme un tiroir. C'est ce que dit, sans le dire, le mot
*ressource* : quelque chose qui attend là, en réserve, qu'on vienne le
prendre. On *prélève* une ressource comme on retire une somme d'un compte —
le geste ne doit rien, il puise dans un stock. La langue de l'extraction est
une langue à sens unique : la main entre, la main sort pleine, et rien, dans
la grammaire, n'oblige à revenir.

Deux peuples d'Amérique du Sud, éloignés l'un de l'autre par des milliers de
kilomètres et par tout ce qui sépare un haut plateau d'un massif côtier, ont
buté sur cette langue et l'ont refusée. Non pour la remplacer par un
attendrissement — « aimer la nature » — mais par une autre comptabilité, où
prendre engage à rendre. Ils la refusent tous les deux. Ils ne la refusent
pas de la même manière. Et c'est l'écart entre leurs deux manières, plus que
leur accord, qui a quelque chose à nous apprendre.

## L'énergie qui circule

Fernando Huanacuni Mamani est juriste et écrivain aymara de Bolivie. En 2010,
il rassemble pour la Coordinadora Andina de Organizaciones Indígenas la pensée
du *vivir bien* dans un livre qui en est devenu la référence. Ce n'est pas
« ce que pensent les Aymaras » — nul ne parle pour un peuple entier ; c'est la
synthèse d'une voix nommée, portée par une organisation andine imputable. Au
centre, un mot qu'il pose presque comme une définition de dictionnaire :

  
    Ayni, término aymara que significa "reciprocidad", "la energía que fluye
    entre todas las formas de existencia".
  
  Ayni, terme aymara qui signifie « réciprocité », « l'énergie qui circule
  entre toutes les formes d'existence ».

Le mot décisif est *circule*. L'ayni n'est pas un troc, où deux parties se
font face et soldent un échange. C'est un courant dans lequel on se trouve
déjà pris, et que vivre consiste à ne pas interrompre. La pluie renouvelle la
vie de tous, dit Huanacuni ; les plantes exhalent l'oxygène pour tous les
êtres ; le soleil chauffe pour tous. Chacun donne et reçoit d'un même
mouvement, sans qu'on puisse dire où l'échange commence ni s'arrête. Dans un
tel monde, le mot *ressource* n'a littéralement pas de place :

> Dans l'ayllu, il n'y a pas de place pour le terme « ressource », car si tout
> est vivant, ce qui existe, ce sont des êtres et non des objets, et l'être
> humain n'est ni l'unique mesure de la vie ni le roi de la création.
>
> — **Fernando Huanacuni Mamani**, *Buen Vivir / Vivir Bien*. éd. CAOI, Lima, 2010, trad. rendu français maison (texte espagnol, courtes citations attribuées).

*[ayllu]* *Ayllu* : chez Huanacuni, non le seul village humain mais la communauté élargie — les humains, les bêtes, les plantes, les montagnes, la Terre-Mère. C'est le cercle entier des êtres, et son horizon, écrit-il, « c'est le suma qamaña » : le [vivre bien](https://viasophia.org/lexique/suma-qamana/).

Ce qui frappe, dans cette réciprocité, c'est qu'elle n'a besoin de personne
pour l'administrer. Elle n'est pas un rite qu'un spécialiste accomplit à date
fixe ; elle est la trame même de tout geste. Semer, manger, remercier, se
taire devant une source : autant de façons d'entrer dans la circulation et de
la relancer. L'ayni est horizontal — entre semblables, car dans l'ayllu la
plante, l'insecte et l'humain sont d'égale dignité d'êtres — et il est
symétrique : ce que je reçois, je le rends, non par vertu, mais parce que
c'est ainsi que l'énergie tient. Rompre la règle, prévient Huanacuni, et « les
conséquences tragiques sont pour tous ». La faute n'est pas morale ; elle est
physique, comme un circuit qu'on coupe.

Cette circulation n'est pas d'abord une règle sociale : elle a la forme du
cosmos. Huanacuni la fait remonter à ce que comprenaient les anciens :

  
    Nuestros ancestros comprenden que existen dos fuerzas, la fuerza cósmica que
    viene del cielo; y la fuerza telúrica, de la tierra (la Pachamama).
  
  Nos ancêtres comprennent qu'il existe deux forces : la force cosmique, qui
  vient du ciel, et la force tellurique, celle de la terre — la Pachamama.

Ces deux forces qui convergent, dit-il, engendrent toute forme d'existence ; et
ces formes « se relacionan a través del AYNI » — se relient entre elles par
l'ayni. La réciprocité n'est donc pas une civilité ajoutée après coup au monde :
elle est le mode selon lequel le ciel et la [Terre-Mère](https://viasophia.org/lexique/pachamama/),
en se rencontrant, tiennent le vivant. Circuler, ici, c'est participer à ce que
le cosmos lui-même est en train de faire. On comprend qu'aucun prêtre n'ait à
s'en charger : ce serait comme déléguer la respiration.

On pourrait croire tenir là *la* réponse des peuples premiers à l'extraction.
On ne tient qu'une des deux. Loin au nord, sur un massif isolé qui n'est pas
la cordillère, un autre peuple raye le même mot d'un geste tout différent.

## La dette qu'on rend

Les Kággaba — que l'on connaît sous le nom de Kogi — habitent la Sierra Nevada
de Santa Marta, en Colombie, une montagne qui plonge dans la mer des Caraïbes.
Leur organisation, la Gonawindúa Tayrona, parle en leur nom face à l'État. Dans
un document public de 2011, écrit « pour la compréhension du dehors », elle
expose ce qu'elle veut bien exposer — le reste, le savoir des mamos, n'est pas
livré, et on n'ira pas le chercher. Là aussi, un mot tient le rapport à la
terre. Mais ce n'est pas un courant. C'est un paiement.

  
    Pagamentos: Son trabajos, ceremonias o procedimientos tradicionales que se
    realizan en y hacia los sitios sagrados como retribución espiritual a la
    naturaleza por el uso que hacemos de sus elementos.
  
  Les pagamentos sont des travaux, des cérémonies ou des procédés traditionnels
  que l'on accomplit dans et vers les sites sacrés, comme rétribution
  spirituelle à la nature pour l'usage que nous faisons de ses éléments.

Tout le poids est dans deux mots : *rétribution* et *usage*. On se sert des
éléments de la terre — c'est inévitable, il faut bien vivre — et cet usage
n'est pas gratuit. Il ouvre une dette. Le pagamento la solde, non pas une fois
pour toutes, mais sans cesse, car l'usage lui aussi est sans cesse. L'OGT le
dit dans les termes exacts d'un contrat de prêt :

  
    El sentido de realizar los pagamentos en los sitios sagrados es para
    compensar, retribuir a la naturaleza por los bienes prestados y que es un
    deber de los cuatro pueblos indígenas de la Sierra Nevada.
  
  Le sens de ces pagamentos aux sites sacrés est de compenser, de rétribuer la
  nature pour les biens prêtés, et c'est un devoir des quatre peuples indigènes
  de la Sierra Nevada.

*Biens prêtés.* La terre ne donne pas : elle prête. Ce que l'on prend reste,
en droit, à elle ; il faut le lui payer en retour, sur les sites sacrés, par
des offrandes matérielles et par la pensée qui les accompagne. Et ce paiement
n'est pas l'affaire de chacun, à tout instant, comme l'ayni : c'est un *devoir*
confié — celui des quatre peuples de la Sierra, dont les mamos savent où, quand
et comment payer. Le site, disent-ils, « se nourrit » de ces pagamentos.
Cesser de payer n'est pas une impolitesse : c'est laisser le lieu s'affaiblir.
Piller ses matériaux, « guaquear o saquear », c'est le rendre malade — et
alors « la gente empieza a enfermarse », les gens tombent malades, les
récoltes se perdent, la terre se dérègle. La dette impayée revient comme une
maladie.

Payer ne veut pas toujours dire déposer quelque chose : parfois, c'est laisser
faire. « El agua es una forma de pagamento a la madre naturaleza y debe correr
libre » — l'eau est une forme de paiement à la mère nature, et elle doit couler
libre. Retenir un fleuve, l'entraver, c'est déjà manquer à la dette ; le
laisser courir en est l'acquittement. Le pagamento n'est pas seulement ce
qu'on rend en plus de ce qu'on prend : c'est aussi ce qu'on s'interdit de
prendre, pour que le prêt reste vivant.

*[pagamento]* Le [pagamento](https://viasophia.org/lexique/pagamento/) est rendu *aux sites sacrés* par les mamos, selon la [Loi d'origine](https://viasophia.org/lexique/ley-de-origen/). Il ne relève pas du savoir fermé : l'OGT le rend elle-même public. Ce qui reste fermé — les lieux précis, les gestes des mamos — n'a pas à figurer ici.

## Ce qui les sépare

Il serait facile, et faux, de ranger ces deux mots sous une même étiquette —
« la réciprocité des Andins », « la cosmovision indigène ». Ils ne se
recouvrent pas.

L'ayni est une **circulation** ; le pagamento est une **dette**. Dans l'ayni,
on est déjà dans le courant : vivre, c'est le faire passer, et la réciprocité
va d'elle-même, entre égaux, sans qu'un tiers en tienne le registre. Dans le
pagamento, quelque chose a été *prêté* : un compte s'ouvre, qu'il faut
activement fermer, encore et encore, et que seuls les mamos savent régler au
bon endroit. L'un est symétrique — chaque être donne et reçoit sur le même
plan. L'autre est asymétrique et vertical : les vivants doivent aux maîtres
spirituels des sites, et quelques hommes paient pour l'équilibre de tous.

L'un se passe de médiateur ; l'autre en dépend entièrement. L'ayni est dans la
main du semeur, dans le mot de remerciement, dans la trame ordinaire des jours.
Le pagamento passe par un lieu consacré et par celui qui sait s'y adresser.
Enfin, ce qui circule dans l'ayni, c'est une *énergie* — un flux impersonnel
qui traverse toutes les formes ; ce qui se rend dans le pagamento, c'est une
*rétribution*, une chose déposée, laissée en place pour nourrir un site.

*[deux peuples]* **Aymaras** : hauts plateaux autour du lac Titicaca (Bolivie, Pérou, Chili), langue aymara. **Kággaba** : Sierra Nevada de Santa Marta (Colombie), langue de la famille chibcha, un massif côtier isolé de la cordillère. Deux peuples, deux langues sans parenté, deux cosmologies. Les confondre en « pensée andine » serait refaire, en douceur, le geste du mot *ressource* : effacer le nom propre.

## Le sol qu'ils partagent — sans se confondre

Reste ce sur quoi, seulement, ils se rejoignent — et il faut le dire après les
écarts, non avant, pour ne pas les dissoudre. Les deux rayent le mot
*ressource*. Chez Huanacuni, il n'a « pas de place » dans l'ayllu. Chez l'OGT,
prendre sans payer affaiblit le monde. Or ce refus vise, des deux côtés, la
même illusion : celle d'un stock. Une ressource est un fond qu'on épuise
jusqu'à zéro et qu'on solde ; le compte, une fois vidé, est clos, et l'on ne
doit plus rien. L'ayni et le pagamento nomment, chacun à sa façon, une relation
qui *ne se solde jamais* — un courant qui n'a pas à s'arrêter, une dette qui
n'a pas à s'éteindre. Le compte reste ouvert. La terre n'est pas un fond
disponible : elle est une partie prenante d'un compte qu'on ne ferme pas.

Mais les deux façons de le tenir ouvert — le faire circuler, ou le payer — ne
fusionnent pas pour autant. On peut vivre dans un monde où tout circule sans
jamais rien devoir à personne ; on peut vivre dans un monde où l'on doit sans
cesse, à des maîtres qui prêtent. Ce n'est pas la même terre, ni le même
humain, ni la même place laissée à celui qui sait. Le sol commun n'est qu'un
sol : au-dessus, deux édifices que rien n'autorise à confondre.

Notre langue, elle, n'a ni l'un ni l'autre. Elle a *prélever* — la main qui
entre et ressort pleine — et elle a *ressource*, le tiroir. Elle n'a pas de mot
pour l'énergie qu'on relance en la traversant, ni pour la dette qu'ouvre le
moindre usage. C'est peut-être par là qu'il faut commencer : non par imiter
l'ayni ou le pagamento, qui appartiennent à ceux qui les vivent, mais par
sentir, dans le mot qui nous manque, la forme du geste que nous avons désappris.

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**À lire aussi**

- [Vivre bien n'est pas vivre mieux](https://viasophia.org/reenchanter/2026-06-17-suma-qamana-vivre-bien/)
- [La loi écrite dans la terre](https://viasophia.org/reenchanter/2026-06-16-la-loi-ecrite-dans-la-terre/)
- [Aimer ce qui nourrit](https://viasophia.org/reenchanter/2026-07-01-aimer-ce-qui-nourrit/)
- [Nul vivant n'est une chose](https://viasophia.org/reenchanter/2026-06-24-nul-vivant-n-est-une-chose/)

## Sources

- Fernando Huanacuni Mamani, *Buen Vivir / Vivir Bien. Filosofía, políticas, estrategias y experiencias regionales andinas* — Coordinadora Andina de Organizaciones Indígenas (CAOI), Lima, 2010, trad. rendu français maison (texte espagnol, courtes citations attribuées)
- Organisation Gonawindúa Tayrona, *Propuesta de programa de garantías para el pueblo Kággaba (Auto 004)* — Organización Gonawindúa Tayrona, Sierra Nevada de Santa Marta, 2011, trad. rendu français maison (texte espagnol, courtes citations attribuées)


Source canonique : https://viasophia.org/reenchanter/2026-07-01-ce-qui-circule-ce-qui-se-paie/
