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title: "Tomber les mains pleines"
sousTitre: "Robin Wall Kimmerer, du peuple potawatomi, ouvre son livre par une femme qui tombe du ciel en serrant des graines. À côté, une autre femme tombée d'un jardin — Ève. Les deux chutes regardent la terre en sens inverse."
description: "La femme du Ciel : dans le récit que Robin Wall Kimmerer porte des peuples des Grands Lacs, la première ancêtre tombe du monde d'en haut les mains pleines de graines et co-crée un monde vert — l'exact contraire de la chute-bannissement d'Ève."
date: 2026-06-26
lang: fr
tradition: potawatomi
auteurs: ["Robin Wall Kimmerer"]
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# Tomber les mains pleines

Elle tombe encore, dans le récit que la botaniste Robin Wall Kimmerer, du peuple potawatomi, place en tête de tout. Une femme bascule par un trou du monde d'en haut, vers une eau noire et sans rivage. Elle *tomba en vrille comme une samare d'érable emportée par la brise d'automne*, écrit Kimmerer ; et, dit-elle, *la peur, ou l'espoir peut-être, lui faisait serrer les mains sur un tout petit bagage*. Elle ne se jette pas les mains vides. En bas, des oies montent de l'eau pour amortir sa chute ; une tortue offre son dos ; les bêtes plongent tour à tour chercher un peu de boue au fond, et c'est sur cette boue étalée sur la carapace que la première terre se met à croître. Kimmerer tient ce récit des peuples des Grands Lacs et le porte comme on porte une consigne — *selon Kimmerer*, jamais « les Potawatomi disent ».

Le petit bagage, c'est ce qu'elle a pu arracher en chutant : des fruits et des graines de l'arbre du monde d'en haut. Elle les sème sur la terre neuve, elle danse, et le sol verdit sous ses pas. Le monde où nous vivons n'est donc pas fait *pour* elle par un dieu séparé ; il est fait *avec* elle, et avec les animaux qui ont plongé, la tortue qui a prêté son dos, l'oie qui l'a portée. La création est ici un travail à plusieurs et un remerciement : on reçoit la terre des autres êtres, on leur rend en la faisant pousser. Plus tard, de sa fille couchée en terre, naîtront les plantes qui nourrissent les humains. Ce que la première ancêtre transmet à ses descendants n'est pas un pouvoir sur le monde, mais une dette : un monde donné, à rendre.

*[Les benjamins de la Création]* Dans ce récit, l'humain est le **dernier** être créé, le plus jeune — chez Kimmerer, on parle souvent des hommes comme des « benjamins de la Création ». Le cadet n'hérite pas du commandement : il apprend des aînés — les plantes, les bêtes, l'eau — comment habiter la terre. C'est l'exact envers d'un monde fait pour qu'on le domine.

C'est de là que vient le mot que cet article dépose. *La femme du Ciel* — *Skywoman* dans l'anglais de Kimmerer — n'est pas une déesse qui ordonne d'en haut : elle est une jardinière et une invitée, qui arrive en bas les mains pleines et se met à la tâche. Le nom dit une manière de venir au monde.

Kimmerer la place alors à côté d'une autre femme qui, elle aussi, quitte un jardin et un ciel. Mais les deux chutes ne disent pas la même chose, et la différence vient avant tout rapprochement. Ève tombe par châtiment : chassée, elle reçoit la terre comme une peine — ronces et sueur —, un lieu de passage dont son vrai séjour serait ailleurs, au ciel. La femme du Ciel tombe et la terre devient son don et son ouvrage, verdie de ses mains, demeure de ses enfants. Deux femmes, deux chutes ; mais l'une laisse en héritage un monde-exil qu'on endure en attendant d'en sortir, l'autre un monde-maison qu'on soigne et qu'on remercie.

  
    One story leads to the generous embrace of the living world, the other to banishment. One woman is our ancestral gardener, a cocreator of the good green world that would be the home of her descendants. The other was an exile, just passing through an alien world on a rough road to her real home in heaven.
  
  De ces deux conceptions de la Création, l'une conduit à l'inclusion généreuse au monde du vivant, l'autre à son exclusion. La femme du Ciel est notre Jardinière primordiale, co-créatrice d'une terre verte et prodigue, futur habitat de tous ses descendants. Ève est une exilée, de passage dans un monde étranger et en quête laborieuse de son seul véritable habitat, le royaume des Cieux.

Le mot ne demande pas qu'on troque une histoire contre l'autre. Il demande plus simplement d'entendre ce qu'une cosmologie dépose, sans qu'on s'en aperçoive, dans le rapport au sol : selon le récit qui nous a faits, la terre est un séjour provisoire à supporter, ou un présent reçu d'autres vivants et qu'il faut leur rendre. [La femme du Ciel](https://viasophia.org/lexique/femme-ciel/) n'est pas un mot potawatomi — c'est le nom que Kimmerer donne, dans sa langue d'écriture, à une figure que les peuples des Grands Lacs portent ensemble. Ce qu'il met dans la nôtre n'est pas une divinité de plus, mais une façon d'arriver : tomber les mains pleines, en hôte qui devra rendre.

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**À lire aussi**

- [Puhpowee](https://viasophia.org/reenchanter/2026-06-06-puhpowee/)
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## Sources

- Robin Wall Kimmerer, *Tresser les herbes sacrées (Braiding Sweetgrass)* — Le lotus et l'éléphant, 2021 — éd. originale Milkweed Editions, 2013, trad. Véronique Minder


Source canonique : https://viasophia.org/reenchanter/2026-06-26-tomber-les-mains-pleines/
