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title: "Le souffle du Soleil vivant"
sousTitre: "Eusebio Laos, spécialiste asháninka, dit un monde où l'eau n'est ni élément ni ressource, mais l'haleine d'un astre tenu pour vivant — et où respirer, c'est partager le même souffle que les plantes et les bêtes."
description: "Aliento del Sol vivo : dans la cosmovision d'Eusebio Laos (asháninka), l'eau est le souffle d'un Soleil vivant, l'air en est l'esprit, et c'est ce souffle unique que reprennent en respirant plantes, animaux et gens."
date: 2026-06-22
lang: fr
tradition: ashaninka
auteurs: ["Eusebio Laos Ríos"]
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# Le souffle du Soleil vivant

Respirer paraît le plus privé des gestes : un air qu'on prend pour soi, qu'on garde un instant, qu'on rend. Eusebio Laos, spécialiste asháninka de la selva centrale du Pérou, décrit un monde où ce geste n'a rien de privé. L'air qu'on respire n'est pas à nous ; c'est de l'eau, et cette eau est l'haleine d'un astre vivant. Il a confié la forme de ce monde au recueil *El ojo verde* — où des Amazoniens exposent eux-mêmes la pensée de leur peuple — en commençant par dire qui il est : son nom asháninka signifie *chant du parent du soleil connu*. Celui qui parle est déjà de la parenté de l'astre dont il va parler.

  
    El agua es aliento del Sol vivo que ha hecho rodear su planeta para que vivieran todas las aves, animales y toda la gente que vive. Su espíritu del agua es el aire, entonces el aire vuelve a ser agua.
  
  L'eau est le souffle du Soleil vivant, qui l'a fait tourner autour de sa planète pour que vivent tous les oiseaux, les animaux et tous les gens qui vivent. L'esprit de l'eau, c'est l'air ; alors l'air redevient eau.

Trois choses tiennent dans ces deux phrases. Le Soleil est *vivo*, vivant : non une boule de feu mais une personne, un père. L'eau est son *aliento* — son haleine, ce qu'il exhale —, et il l'a fait tourner tout autour de la terre, exprès, pour que les êtres vivent. Et l'eau, l'air, le souffle ne sont qu'une seule matière qui change d'état : *l'esprit de l'eau, c'est l'air, alors l'air redevient eau*. Ce que nous appellerions un cycle, Laos le dit comme une respiration. La différence n'est pas de mot. Un cycle tourne tout seul, sans personne ; une respiration suppose quelqu'un qui respire.

*[Des particules d'un astre]* Le même récit fait des humains des fragments du Soleil : *les Asháninka ne doutons pas que là d'où nous sommes venus, c'est une particule de ce père Soleil vivant*. Les uns en ont reçu une grosse étincelle et vivent vieux, les autres une menue qui s'éteint tôt. Vivre, c'est porter un éclat détaché de l'astre.

Laos ne s'en tient pas à l'image. Il en décrit la mécanique précise : pour arroser la terre, l'eau monte entre deux roches nommées *Intatoni* et *Antamaraka*, passe au-dessus du monde, puis son souffle redescend entre deux autres, *Omoro* et *Otsitiriko*, et recommence son tour. Ce n'est pas une métaphore plaquée sur l'hydrologie ; c'est une géographie du souffle, avec ses portes et son trajet. Et de ce trajet dépend tout le reste :

  
    Por eso respiramos y transpiran todas las plantas y todos los animales por medio de este aire o el espíritu del agua que dios Sol vivo ha puesto rodeando este mundo.
  
  C'est pourquoi nous respirons, et toutes les plantes et tous les animaux transpirent, par le moyen de cet air, ou l'esprit de l'eau, que le dieu Soleil vivant a placé tout autour de ce monde.

Le même souffle passe par toutes les poitrines. Ce qui entre dans mes poumons est ce qui sort des feuilles, ce qui transpire de la bête, ce que le fleuve a rendu à l'air : une seule haleine, prêtée tour à tour à tout ce qui vit. Respirer n'est plus prendre sa part d'un réservoir commun — c'est reprendre, pour le temps d'un souffle, l'air d'un autre, plus haut, qui l'a mis là.

C'est ici que le mot de Laos écarte le nôtre. Le plus proche, chez nous, serait le souffle des Chinois, le [qi](https://viasophia.org/lexique/qi/), qui lui aussi fait vivre ; mais le qi se cultive en soi, on le gagne en se désencombrant, il est sa propre vigueur — tandis que le souffle du Soleil vivant n'est jamais le mien, il est prêté et circule, identique chez tout ce qui respire. Et notre science dit bien, elle aussi, que l'eau tourne et que l'air se mêle : mais elle nomme cela *cycle*, *ressource*, *atmosphère* — des mots sans personne, où rien n'expire parce que rien ne vit. Là où nous voyons un mécanisme dont on peut prélever un stock, Laos voit l'haleine de quelqu'un qu'on ne possède pas. Les deux décrivent le même air qui tourne. Un seul dit qu'en le respirant, on boit le souffle d'un vivant — et qu'aucune gorgée d'air n'est jamais tout à fait à nous.

## Sources

- Eusebio Laos Ríos (Oshipiyo Ararooshi Iriooshi), *El ojo verde. Cosmovisiones amazónicas* — FORMABIAP/AIDESEP, 3ᵉ éd. corrigée et augmentée, 2025 (1ʳᵉ éd. 2000), trad. texte original en espagnol (cosmovision recueillie auprès de la voix asháninka) ; rendu français maison


Source canonique : https://viasophia.org/reenchanter/2026-06-22-le-souffle-du-soleil-vivant/
