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title: "Nés sous le joug"
sousTitre: "La Boétie tient la coutume pour la première raison de servir ; Épictète loge la seule liberté dans ce qui dépend de nous ; Tchouang-Tseu voit dans le joug même une violence faite à la nature. Trois façons de démêler l'institué du naturel."
description: "La Boétie, Épictète et Tchouang-Tseu enfoncent, chacun à sa profondeur, le même coin : ce qu'on prend pour l'ordre des choses n'est qu'un pli déposé par l'habitude, le pouvoir ou l'artifice."
date: 2026-07-05
lang: fr
tradition: philosophie-occidentale
auteurs: ["Étienne de La Boétie", "Épictète", "Tchouang-Tseu"]
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# Nés sous le joug

Rien ne paraît plus naturel que l'ordre dans lequel on est né. Le rang qu'on tient, l'obéissance qu'on rend, les besoins qu'on croit sentir : tout cela nous a précédés, était là avant que nous sachions le nommer, et l'on ne se souvient pas de l'avoir appris. Ce dont on ne se souvient pas d'avoir commencé, on le prend pour un fond, pour la manière dont les choses *sont* — et non pour la manière dont elles *ont été faites*. Le pli laissé par l'habitude passe alors pour un trait de nature ; ce qu'un pouvoir, une convention, un dressage a déposé en nous, nous le portons comme s'il sortait de notre propre étoffe.

Trois pensées, nées à des siècles et des mondes de distance, ont refusé cette évidence — mais non de la même main, ni à la même profondeur. Un jeune magistrat du Périgord demande comment un peuple entier consent à porter un seul homme. Un ancien esclave devenu maître de sagesse trace, entre ce qui est à nous et ce qui ne l'est pas, une frontière qu'aucun tyran ne franchit. Un lettré chinois regarde un cheval qu'on vient de brider et n'y voit pas un animal enfin dressé, mais une nature qu'on a défaite. Chacun enfonce un coin entre l'institué et le naturel ; mais l'un le loge dans l'habitude d'un peuple, l'autre dans le jugement d'une âme, le troisième dans le geste même qui pose le mors. Ce sont trois entailles distinctes, et trois sorties opposées. On les manquerait toutes à les fondre trop vite.

## I. La Boétie : la coutume, première raison de servir

L'énigme dont part La Boétie n'est pas celle du tyran, mais celle de ses sujets. Qu'un homme veuille régner, rien de plus banal ; qu'un million d'hommes, non conquis, non vaincus, le portent sur leurs épaules et lui prêtent les mains dont il les frappe — voilà ce qui l'arrête. Le pouvoir du maître n'est fait que de l'obéissance qu'on lui rend ; il n'a en propre aucune force. La [servitude qu'il décrit est volontaire](https://viasophia.org/lexique/servitude-volontaire/) non parce qu'on la choisit d'un cœur clair, mais parce que rien ne la maintient qu'un long assentiment qu'on ne se rappelle plus avoir donné.

D'où vient qu'on le donne ? La réponse de La Boétie ne cherche ni la lâcheté ni la peur : elle nomme l'habitude. Ceux qui servent aujourd'hui sont les fils de ceux qui servirent hier ; ils sont entrés dans la servitude comme dans une langue maternelle, sans la choisir, avant de pouvoir la juger.

> C'est cela, que les hommes naissant sous le joug, et puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés, et ne pensent point avoir autre bien ni autre droit que ce qu'ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l'état de leur naissance.
>
> — **Étienne de La Boétie**, *Discours de la servitude volontaire*. éd. texte établi par Paul Bonnefon, Bossard, 1922 (Wikisource).

*Ils prennent pour leur naturel l'état de leur naissance.* Toute l'analyse tient dans cette phrase. La servitude ne se maintient pas d'abord par la contrainte — celle-là n'agit qu'au commencement, sur la première génération vaincue — mais par cette confusion où l'accoutumé se donne pour l'inné. On ne regrette pas ce qu'on n'a jamais eu ; on ne conteste pas ce qu'on prend pour la nature des choses. La Boétie remonte donc au ressort et le désigne sans détour.

> Disons donc ainsi, qu'à l'homme toutes choses lui sont comme naturelles, à quoi il se nourrit et accoutume ; mais cela seulement lui est naïf, à quoi la nature simple et non altérée l'appelle : ainsi la première raison de la servitude volontaire, c'est la coutume.
>
> — **Étienne de La Boétie**, *Discours de la servitude volontaire*. éd. texte établi par Paul Bonnefon, Bossard, 1922 (Wikisource).

*[coutume · accoutumance]* La *coutume*, chez La Boétie, n'est pas un simple usage : c'est une seconde nature qui recouvre la première jusqu'à s'y substituer. Il en donne l'image de Mithridate, ce roi qui s'accoutuma au poison au point de ne plus le sentir. « La coutume [nous apprend] à avaler et ne trouver point amer le venin de la servitude » : le propre de l'habitude est de faire passer pour fade ce qui devrait révolter, et pour naturel ce qui fut imposé.

Distinguer le *naïf* — ce à quoi « la nature simple et non altérée » appelle — de tout le reste, qui n'est « comme naturel » que par accoutumance : voilà l'opération. La Boétie ne dit pas que l'homme est né serf ; il dit l'inverse, que la liberté fut le premier état et que la coutume l'a effacé. Aussi la servitude a-t-elle beau paraître ancienne comme le monde, elle reste un fait daté, un pli qu'on a pris et qu'on peut défaire. Il l'illustre par une bête qu'on a rompue au harnais : « des plus braves courtauds, qui au commencement mordent le frein et puis s'en jouent, et là où naguères ruaient contre la selle, ils se parent maintenant dans les harnais ». Le cheval fier de sa barde a oublié qu'on la lui a mise ; c'est à cet oubli, non au mors, que tient la servitude.

De ce diagnostic suit un remède d'une sobriété saisissante. Si le maître n'a de force que celle qu'on lui prête, il n'est pas besoin de l'abattre : il suffit de cesser de le porter.

> Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre.
>
> — **Étienne de La Boétie**, *Discours de la servitude volontaire*. éd. texte établi par Paul Bonnefon, Bossard, 1922 (Wikisource).

La délivrance n'exige ni arme ni sang, seulement un « simple vouloir » — mais un vouloir partagé, car nul ne se dérobe seul à un poids que tous soutiennent ensemble. C'est là que se marque la place propre de La Boétie : la servitude dont il parle se joue *entre les hommes*, elle est collective et politique, et c'est ensemble qu'on s'en défait. Le coin qu'il enfonce entre l'institué et le naturel passe dans l'épaisseur d'un peuple : ce qu'une multitude a pris pour son sort, une multitude peut cesser de le tenir pour tel. Reste l'énigme qu'il laisse ouverte — pourquoi ce simple vouloir manque-t-il si constamment ? — et c'est vers l'intérieur d'une seule âme qu'il faut se tourner pour la reprendre autrement.

## II. Épictète : ce qui dépend de nous

Changeons de sol, et le regard se déplace d'un cran vers le dedans. Épictète a connu la servitude non comme figure politique mais comme condition : esclave, il le fut avant d'être affranchi, et sa philosophie porte cette marque. On attendrait de lui le langage de La Boétie ; c'est un autre partage qu'il propose. Là où le Périgourdin cherche comment un peuple cesse de servir, l'ancien esclave cherche ce qui, en tout homme, ne peut absolument pas être asservi. Sa première distinction n'est pas entre deux états d'un peuple, mais entre deux régions de l'existence.

> Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n'en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous, c'est l'opinion, le vouloir, le désir, l'aversion : en un mot tout ce qui est notre œuvre. Celles qui ne dépendent pas de nous, c'est le corps, les biens, la réputation, les dignités : en un mot tout ce qui n'est pas notre œuvre.
>
> — **Épictète**, *Manuel*, ch. I. éd. Ch. Delagrave, 1875 (Wikisource), trad. Jean-Marie Guyau.

*[ἐφ' ἡμῖν · eph' hēmin]* *Eph' hēmin*, « ce qui est en notre pouvoir » : l'expression scande tout l'enseignement d'Épictète. Elle ne trace pas une frontière entre le possible et l'impossible, mais entre ce dont je réponds absolument — l'usage que je fais de mes représentations — et ce qui, quelle que soit ma peine, dépend d'un cours des choses que je ne tiens pas. Mal placer cette frontière est la source unique du trouble ; la placer juste, la racine de la liberté.

Le geste est d'une netteté tranchante. Le corps, les biens, la réputation, le rang — tout ce que le maître peut donner ou reprendre, tout ce sur quoi la coutume et la fortune ont prise — Épictète le range d'emblée hors de nous, dans le domaine de ce qui « n'est pas notre œuvre ». Et il en tire aussitôt la conséquence sur la nature de ces choses : elles sont serves par elles-mêmes, et croire qu'on les possède, c'est déjà se rendre leur esclave.

> Et les choses qui dépendent de nous sont par nature libres ; nul ne peut les empêcher, rien ne peut les entraver ; mais celles qui ne dépendent pas de nous sont impuissantes, esclaves, sujettes à empêchement, étrangères à nous.
>
> — **Épictète**, *Manuel*, ch. I. éd. Ch. Delagrave, 1875 (Wikisource), trad. Jean-Marie Guyau.

La liberté n'est donc pas, pour Épictète, un état à recouvrer contre un tyran : c'est un lieu qu'aucun tyran n'atteint. On peut m'enchaîner le corps, me prendre mes biens, ruiner mon nom — on ne peut pas m'arracher mon assentiment, ce oui ou ce non intérieur qui reste mon œuvre. Le seul esclavage qui compte est celui qu'on se donne en tenant pour sien ce qui ne l'est pas ; la seule affranchissement, en rendant chaque chose à son domaine.

> Mais si tu crois tien cela seul qui est tien, et étranger ce qui en effet t'est étranger, nul ne te forcera jamais à faire une chose, nul ne t'en empêchera ; tu ne te plaindras de personne, tu n'accuseras personne.
>
> — **Épictète**, *Manuel*, ch. I. éd. Ch. Delagrave, 1875 (Wikisource), trad. Jean-Marie Guyau.

Il faut ici distinguer fermement, sous peine de tout brouiller. La Boétie et Épictète parlent tous deux de servitude, tous deux la disent en partie voulue ; mais ils ne visent pas le même joug ni la même issue. Pour La Boétie, la servitude est un rapport entre les hommes, entretenu par l'habitude, et l'on s'en délie par un refus commun de le soutenir. Pour Épictète, elle est un rapport de l'âme à ce qu'elle convoite, et l'on s'en délie seul, en cessant de désirer ce qui ne dépend pas de soi. Bien plus : ce qu'Épictète nomme liberté — se tenir en repos au-dedans, quoi qu'il advienne du corps et des biens —, La Boétie pourrait le lire comme le poison même de Mithridate, l'accoutumance qui fait « ne trouver point amer le venin de la servitude ». Le stoïcien répondrait que rien n'est plus mal placé que ce soupçon : il ne s'accoutume pas au joug, il le déclare *étranger*, sans prise sur le seul lieu qui soit à lui. C'est [au seuil du consentement intérieur qu'il monte sa garde](https://viasophia.org/articles/2026-06-24-le-seuil-du-consentement/), là où nul édit n'a cours. Deux hommes qui ont regardé la servitude en face, et qui logent la liberté à deux étages différents de l'être — l'un dans la cité, l'autre dans l'âme. On ne choisira pas entre eux en les confondant.

## III. Tchouang-Tseu : le mors qu'on met à la nature

Une troisième voix, et le coin s'enfonce plus bas encore — sous le peuple de La Boétie, sous l'âme d'Épictète, jusqu'au geste qui pose le joug. Tchouang-Tseu ne demande pas comment cesser de servir, ni comment rester libre en servant : il regarde le moment où la contrainte s'applique à ce qui, avant elle, ne connaissait ni maître ni servitude. Et son image est celle-là même dont La Boétie s'était servi — le cheval — mais retournée.

> Les chevaux ont naturellement des sabots capables de fouler la neige, et un poil impénétrable à la bise. Ils broutent l'herbe, boivent de l'eau, courent et sautent. Voilà leur véritable nature. Ils n'ont que faire de palais et de dortoirs. […] Quand Pai-lao, le premier écuyer, eut appris aux hommes à marquer au fer, à tondre, à ferrer, à brider, à entraver, à parquer ces pauvres bêtes, alors deux ou trois chevaux sur dix moururent prématurément, par suite de ces violences faites à leur nature.
>
> — **Tchouang-Tseu**, *Œuvre de Tchoang-tzeu*, ch. IX. éd. Les Pères jésuites de Sienhsien, 1913 (Wikisource), trad. Léon Wieger.

Chez La Boétie, le cheval finissait par « se parer dans les harnais » : la coutume rendait le joug non seulement supportable, mais aimable, jusqu'à faire de la bête harnachée l'orgueilleuse complice de sa contrainte. Tchouang-Tseu voit tout autre chose. Le cheval qu'on bride ne s'enorgueillit pas : il se corrompt.

> Jadis, dans l'état de nature, les chevaux broutaient de l'herbe et buvaient de l'eau. Quand ils étaient contents, ils frottaient leur cou l'un contre l'autre. Quand ils étaient fâchés, ils faisaient demi-tour et se donnaient des ruades. N'en sachant pas plus long, ils étaient parfaitement simples et naturels. Mais quand Pai-lao les eut attelés et harnachés, ils devinrent fourbes et malins, par haine du mors et de la bride.
>
> — **Tchouang-Tseu**, *Œuvre de Tchoang-tzeu*, ch. IX. éd. Les Pères jésuites de Sienhsien, 1913 (Wikisource), trad. Léon Wieger.

*[素樸 · su pu]* *Su pu*, « la soie écrue et le bois brut » : ce que le taoïste appelle le naturel n'est pas une vertu qu'on acquiert, mais un état qu'on n'a pas encore perdu — l'étoffe non teinte, la bille non sculptée. Toute façon ajoutée, fût-elle « bonne », l'entame. D'où le paradoxe : le dressage, l'art, la règle, présentés comme des perfectionnements, sont pour Tchouang-Tseu des altérations, et le progrès une suite d'entames sur ce qui se suffisait.

Le déplacement est décisif, et il vaut qu'on s'y arrête. La Boétie et Épictète travaillaient encore *à l'intérieur* de l'ordre humain : l'un voulait défaire un rapport de domination, l'autre s'y rendre invulnérable — mais tous deux tenaient pour acquis qu'il y a des maîtres, des serfs, des biens à posséder ou à déclarer étrangers. Tchouang-Tseu remonte en deçà. Ce qu'il conteste, ce n'est pas telle servitude, c'est le geste qui divise et façonne — celui du premier écuyer sur le cheval, et, du même mouvement, celui du premier Sage sur les hommes. Car les deux ne font qu'un dans son récit : à peine le Sage a-t-il enseigné « les courbettes rituelles » et « la bonté et l'équité », que « commencèrent les compétitions pour le savoir et pour la richesse ». La règle qui prétend élever abaisse ; la distinction qui prétend ordonner divise.

> On ignorait alors heureusement la distinction rendue si fameuse par Confucius, entre le Sage et le vulgaire. Également dépourvus de science, les hommes agissaient tous selon leur nature.
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> — **Tchouang-Tseu**, *Œuvre de Tchoang-tzeu*, ch. IX. éd. Les Pères jésuites de Sienhsien, 1913 (Wikisource), trad. Léon Wieger.

Voilà l'entaille la plus profonde. Là où La Boétie oppose la nature libre à la coutume servile, et Épictète le domaine propre au domaine étranger, Tchouang-Tseu soupçonne le *partage lui-même* — supérieur et inférieur, sage et vulgaire, précieux et vil — d'être le premier des harnais. La servitude ne commence pas quand un homme en domine un autre ; elle commence quand on introduit l'échelle qui permet de les ranger. Aussi son remède n'est-il ni le vouloir de La Boétie ni la vigilance d'Épictète, mais un dé-faire : revenir en deçà des catégories, laisser être ce qui est comme le cheval avant le mors, [ne pas forcer le grain des choses](https://viasophia.org/articles/2026-06-24-la-ou-le-couteau-peut-passer/). Non pas conquérir la liberté, ni la garder : ne l'avoir jamais quittée.

## Ce qu'on prend pour la nature

Trois coins, trois profondeurs, trois sorties. Il serait facile, et faux, de les fondre en une seule sagesse de la liberté. Ils ne s'accordent pas sur ce qu'est la servitude, ni sur d'où l'on sort. La Boétie la loge dans un rapport entre les hommes qu'entretient l'habitude, et l'on en sort ensemble, par un refus concerté. Épictète la loge dans le désir d'une âme pour ce qui ne dépend pas d'elle, et l'on en sort seul, par une frontière intérieure bien tracée. Tchouang-Tseu la loge dans le geste même qui façonne et divise, et l'on en sort par en dessous, en désapprenant les partages. Les issues se contredisent presque : le premier appelle à un vouloir commun, le second à une discipline solitaire, le troisième à l'abandon de tout dressage — y compris, peut-être, celui du vouloir et de la discipline. Qui adopterait les trois à la fois ne tiendrait rien.

Et pourtant, sous ces désaccords, le même geste passe, et il vise droit l'évidence du départ. Tous trois refusent qu'on prenne l'institué pour le naturel. Ce que nous portons comme un fond — la place où l'on sert, l'attachement à ce qu'on peut nous ravir, l'échelle qui hiérarchise les êtres — aucun des trois ne l'accorde à la nature. La Boétie y voit un pli de la coutume ; Épictète, une méprise sur ce qui est nôtre ; Tchouang-Tseu, une entame portée sur l'étoffe écrue. Chacun, à sa manière, dénoue la même confusion : ce qui nous tient n'est pas dans la nature des choses, mais dans une seconde nature qu'un pouvoir, une convention ou un artifice a déposée, et qu'on a cessé de distinguer de la première. Le joug se donne pour un os ; il n'est qu'une lanière.

C'est le sens de leur commune insistance sur le *naturel* — mot qu'aucun ne prend au même sens, et qui pourtant, chez tous, joue le même rôle de tranchant. Il ne désigne pas un paradis perdu à restaurer, ni un programme à suivre. Il désigne une opération de la vue : apprendre à voir la couture là où l'habitude ne montre qu'une surface lisse. Car ce qui a été fait peut être défait, et ce qui fut déposé un jour n'est pas la dernière parole. [Suspendre le mot que l'usage met dans la bouche](https://viasophia.org/articles/2026-06-30-chacun-appelle-barbarie/) — « naturel », « nécessaire », « ainsi va le monde » — c'est déjà desserrer d'un cran la lanière qu'il recouvre.

Reste l'image, plus vieille que les trois arguments et commune à deux d'entre eux : le cheval et le mors. On le regardait paré dans son harnais, fier, docile, accordé à sa charge, et l'on se disait qu'il était fait pour cela. Il ne l'était pas. Le mors n'est pas dans sa bouche par nature ; quelqu'un l'y a mis, un jour, et le poulain d'avant courait sur la neige sans le connaître. Toute la question — celle de La Boétie, d'Épictète, de Tchouang-Tseu, et celle qu'ils nous laissent — tient dans le pouvoir de se souvenir qu'il fut un temps sans mors, et de ne plus confondre la lanière avec la mâchoire.

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**À lire aussi**

- [Frapper n'est pas entrer](https://viasophia.org/articles/2026-06-24-le-seuil-du-consentement/)
- [Chacun appelle barbarie](https://viasophia.org/articles/2026-06-30-chacun-appelle-barbarie/)
- [Ce qu'on ne peut ravir](https://viasophia.org/articles/2026-07-02-ce-qu-on-ne-peut-ravir/)
- [Là où le couteau peut passer](https://viasophia.org/articles/2026-06-24-la-ou-le-couteau-peut-passer/)
- [Il n'y a pas d'ailleurs](https://viasophia.org/articles/2026-06-27-nul-ailleurs/)

## Sources

- Étienne de La Boétie, *Discours de la servitude volontaire* — texte établi par Paul Bonnefon, Bossard, 1922 (Wikisource), trad. — (https://fr.wikisource.org/wiki/Discours_de_la_servitude_volontaire)
- Épictète, *Manuel* — Ch. Delagrave, 1875 (Wikisource), trad. Jean-Marie Guyau (https://fr.wikisource.org/wiki/Manuel_d%E2%80%99%C3%89pict%C3%A8te_(trad._Guyau))
- Tchouang-Tseu, *Œuvre de Tchoang-tzeu, ch. IX (Chevaux dressés)* — Les Pères jésuites de Sienhsien, 1913 (Wikisource), trad. Léon Wieger (https://fr.wikisource.org/wiki/Les_P%C3%A8res_du_syst%C3%A8me_tao%C3%AFste)


Source canonique : https://viasophia.org/essais/2026-07-05-nes-sous-le-joug/
