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title: "L'effondrement et les choix qui ne choisissent plus"
sousTitre: "Quand la fumée révèle ce que les illusions ne cachent plus"
description: "Entre les choix forcés qui réduisent l'horizon et la fumée qui se propage sans métaphore, deux voix dessinent les contours d'une crise où la technique et le sacré s'affrontent sans se rencontrer. Stengers pointe l'étrange moment où les illusions perdent leur rôle sans que les alternatives ne s'élargissent. Kopenawa nomme la propagation d'une épidémie sous forme de fumée, sans commentaire. Ces deux fragments, juxtaposés, invitent à observer ce qui se donne à voir quand les solutions se ferment et que les mondes se défont."
date: 2026-10-16
lang: fr
tradition: transversal
auteurs: ["Isabelle Stengers", "Davi Kopenawa"]
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# L'effondrement et les choix qui ne choisissent plus

Il est un moment où les questions ne se formulent plus comme des ouvertures, mais comme des constats. Un moment où ce qui était autrefois objet de débat – les illusions, les fausses croyances – cesse d’être un enjeu, non parce qu’il aurait été résolu, mais parce qu’il a été rendu secondaire. Isabelle Stengers désigne ce moment avec une précision qui laisse peu de place à l’interprétation :

> Il s'agit donc de penser en un moment où le rôle, auparavant jugé crucial, des illUSIOns et des fausses croyances, a perdu de son importance, sans que pour autant ait été mis à mal, que du contraire, le pouvoir des « choix forcés »
>
> — **Isabelle Stengers**, *Au temps des catastrophes*

Ces choix forcés ne sont pas décrits. Ils sont nommés, et leur pouvoir est signalé comme intact, voire renforcé. Le texte ne dit pas ce qu’ils contiennent, ni comment ils s’imposent. Il se contente d’indiquer que leur emprise persiste, alors même que les illusions qui les accompagnaient autrefois ont perdu leur fonction. Il n’y a plus besoin de défendre certaines idées, car elles se sont installées comme des évidences. Les alternatives, si elles existent, ne sont pas évoquées.

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Davi Kopenawa, lui, parle d’une propagation. Pas d’une idée, pas d’un choix, mais d’une substance qui voyage :

> 234 - L’épidémie ( xawara ) se propage dans le monde visible sous forme de fumée ( xawara wakëxi ).
>
> — **Davi Kopenawa**, *La Chute du ciel*. éd. Plon, coll. Terre humaine, 2010, trad. Bruce Albert (propos yanomami recueillis et traduits).

La phrase est factuelle. Elle ne dit rien des causes, des conséquences, ni même de la nature de cette fumée. Elle se limite à établir un lien entre une épidémie et sa manifestation visible. Le mot *xawara* est répété, comme pour ancrer l’idée que la fumée n’est pas un simple véhicule, mais une forme que prend la maladie elle-même. Le monde visible est mentionné, sans insistance, comme le lieu où cette propagation a lieu.

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Ces deux fragments ne se répondent pas. Ils ne s’opposent pas non plus. Ils coexistent, chacun dans son registre : l’un parle d’un système où les options se raréfient sans que les justifications ne soient plus nécessaires ; l’autre décrit un phénomène où une épidémie emprunte la forme de la fumée. Aucun des deux ne propose de solution. Aucun des deux ne généralise au-delà de ce qu’il énonce.

Pourtant, leur juxtaposition fait apparaître une tension. D’un côté, un rétrécissement des possibles, où les illusions n’ont plus besoin d’être défendues parce qu’elles se sont fondues dans le paysage. De l’autre, une propagation qui ne se cache pas, qui se donne à voir sous une forme tangible. La fumée, ici, n’est pas une métaphore. Elle est ce par quoi l’épidémie devient perceptible. Les choix forcés, eux, ne se voient pas. Ils agissent en amont, en limitant ce qui peut être pensé, sans qu’il soit nécessaire de les nommer.

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Ni Stengers ni Kopenawa ne disent ce qu’il faudrait faire. Stengers ne décrit pas les mécanismes des choix forcés, seulement leur persistance. Kopenawa ne commente pas la fumée, seulement sa présence. Leurs textes ne se rejoignent pas sur un terrain commun, mais ils désignent, chacun à leur manière, un même mouvement : celui d’un monde où certaines choses se ferment tandis que d’autres s’étendent.

La fumée se propage. Les choix se resserrent. Aucune des deux voix ne cherche à expliquer l’autre. Aucune ne prétend détenir la clé. Elles se contentent de pointer, l’une un phénomène visible, l’autre une logique invisible. Et c’est peut-être là, dans cette absence de convergence forcée, que quelque chose se laisse entrevoir : non pas une réponse, mais une invitation à observer ce qui se passe quand les solutions se réduisent et que les signes se multiplient.

## Sources

- Isabelle Stengers, *Au temps des catastrophes* — 
- Davi Kopenawa, *La Chute du ciel* — Plon, coll. Terre humaine, 2010, trad. Bruce Albert (propos yanomami recueillis et traduits)


Source canonique : https://viasophia.org/articles/2026-10-16-effondrement-choix-qui-ne-choisissent/
