---
title: "Abaissé jusqu'à la matière"
sousTitre: "Simone Weil et Boèce : la force ne laisse personne intact, ni celui qu'elle abat, ni celui qui croit la tenir."
description: "Simone Weil : le malheur abaisse l'affligé jusqu'à la matière. Boèce : les méchants ne peuvent que le mal, donc ne peuvent rien. Deux voix sur la force."
date: 2026-07-09
lang: fr
tradition: mystique-chretienne
auteurs: ["Simone Weil", "Boèce"]
---
# Abaissé jusqu'à la matière

La pensée de l'affligé ne peut plus se retourner vers ce qui fut, ni se porter vers ce qui vient : il ne lui reste que l'instant qui pèse, et cet instant suffit à le défaire. Simone Weil situe là un point précis, très bas, dans l'échelle du malheur.

> L'être qui ne peut supporter de penser ni au passé ni à l'avenir : il est abaissé jusqu'à la matière.
>
> — **Simone Weil**, *La Pesanteur et la Grâce*, ch. Le malheur. éd. Librairie Plon, 1948, trad. texte établi par Gustave Thibon.

Le mot n'est pas choisi au hasard. Weil vient de nommer, quelques lignes plus haut, ce que le temps fait à qui l'extrême malheur a saisi : « Morcellement du temps pour les criminels et les prostituées ; il en est de même des esclaves. C'est donc un caractère du malheur. » Un être qui pense se tient dans une durée — il se souvient, il attend, il se projette. Lui retirer cela ne fait pas seulement souffrir : cela le prive de ce qui le distingue d'un objet posé dans l'instant. « Le temps fait violence ; c'est la seule violence », écrit-elle encore. Nul besoin d'un bourreau visible : que le présent devienne l'unique lieu tenable, et l'on est déjà, sans qu'un coup ait porté, ramené au rang des choses.

Ce que Weil observe côté [malheur](https://viasophia.org/lexique/malheur/), elle le retrouve, symétrique, côté crime — dans le chapitre qui précède celui-là.

> Tout crime est un transfert du mal de celui qui agit sur celui qui subit.
>
> — **Simone Weil**, *La Pesanteur et la Grâce*, ch. Le mal. éd. Librairie Plon, 1948, trad. texte établi par Gustave Thibon.

Faire le mal n'est donc jamais un acte créateur : « il n'est pas donné à l'homme de créer », et le mal qu'on inflige, on ne le tire de nulle part — on le fait seulement passer. Mais ce passage ne vide pas le vase d'où il sort :

> Quand il y a transfert de mal, le mal n'est pas diminué, mais augmenté chez celui d'où il procède.
>
> — **Simone Weil**, *La Pesanteur et la Grâce*, ch. Le mal. éd. Librairie Plon, 1948, trad. texte établi par Gustave Thibon.

Celui qui frappe ne se décharge pas : il alourdit, dans le même geste, ce qu'il porte déjà. La force ne connaît, chez Weil, aucun côté qui en ressorte intact — ni la matière où elle abaisse l'affligé, ni la source d'où, en s'exerçant, elle grossit.

## Que devient, chez Simone Weil, celui qui exerce la force ?

Il ne se décharge pas de ce qu'il inflige : il l'augmente en lui-même. Weil décrit le crime comme un transfert du mal de l'agent vers celui qui subit — mais ce transfert, loin de purger l'agent, aggrave en lui la corruption dont il vient de se croire délivré.

Dix siècles avant Weil, un autre auteur avait tenu une position voisine, par une tout autre route — la démonstration plutôt que l'observation.

> Ils peuvent le mal, et ils ne le pourraient pas s'ils avaient conservé la puissance des gens de bien […] la possibilité de faire le mal n'a rien de commun avec la puissance.
>
> — **Boèce**, *La Consolation de la philosophie*, livre IV. éd. Hachette, 1861, trad. Louis Judicis de Mirandol.

Boèce raisonne en géomètre. Toute puissance véritable se rapporte au bien comme à sa fin ; le mal n'étant rien — un défaut d'être, non une substance —, ne pouvoir accomplir que lui revient à ne rien pouvoir. Le tyran qui obtient tout ce qu'il veut échoue précisément à la seule chose qu'il visait sans le savoir :

> Les méchants ne pouvant que le mal, on doit conclure qu'ils ne peuvent rien.
>
> — **Boèce**, *La Consolation de la philosophie*, livre IV. éd. Hachette, 1861, trad. Louis Judicis de Mirandol.

Cette [impuissance des méchants](https://viasophia.org/lexique/impuissance-des-mechants/) n'est pas une consolation qu'on s'accorderait après coup ; elle se vérifie, dit Boèce, au moment même où la force triomphe.

Les deux voix ne parlent pas la même langue. Weil décrit un mécanisme : le mal circule comme une matière qu'il faut bien loger quelque part, et qui, refusée par une âme pure, se love dans celle qui la propage — d'où sa remarque que seule la souffrance du Christ a pu recevoir une violence sans la retransmettre, en la changeant en pure douleur. Boèce, lui, ne décrit rien : il déduit. Le pouvoir de nuire n'est pas une puissance amoindrie, c'est une puissance absente, par simple définition de ce à quoi toute puissance véritable se rapporte. L'une regarde le mal se répandre et s'alourdir ; l'autre regarde une case vide et prouve qu'elle l'a toujours été.

Ce n'est pas la même route. Mais elle mène au même refus : celui qui frappe n'est exempté par rien de ce qu'il fait subir. Ni par la matière où il réduit celui qu'il atteint, ni par la victoire qu'il croit y remporter — l'un et l'autre, chacun à sa manière, le montrent repris dans son propre geste.

Reste, posée à terre, la question que ni l'une ni l'autre voix ne tranche à notre place : qui, au juste, la force a-t-elle changé en matière — celui qu'elle a couché sur le sol, ou la main qui continue de croire qu'elle tient quelque chose ?

---

**À lire aussi**

- [Supporter le vide](https://viasophia.org/articles/2026-06-08-supporter-le-vide-weil/)
- [Ce qu'on ne peut ravir](https://viasophia.org/articles/2026-07-02-ce-qu-on-ne-peut-ravir/)
- [Ce que la colère brûle d'abord](https://viasophia.org/articles/2026-06-29-ce-que-la-colere-brule/)

## Sources

- Simone Weil, *La Pesanteur et la Grâce* — Librairie Plon, 1948 (texte établi par Gustave Thibon) (https://fr.wikisource.org/wiki/La_Pesanteur_et_la_Gr%C3%A2ce)
- Boèce, *La Consolation de la philosophie* — Hachette, 1861, trad. Louis Judicis de Mirandol (https://fr.wikisource.org/wiki/La_Consolation_de_la_philosophie)


Source canonique : https://viasophia.org/articles/2026-07-09-abaisse-jusqu-a-la-matiere/
