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title: "Le nécessaire et le superflu"
sousTitre: "Thoreau montre comment une longue habitude fabrique nos nécessités ; ʿAttâr nomme une indépendance qui se gagne non en possédant plus, mais en cessant de posséder."
description: "Thoreau distingue le vrai nécessaire de ce que l’habitude a rendu indispensable ; ʿAttâr nomme l’istignâ, se suffire en renonçant. Deux voies de la mesure."
date: 2026-07-06
lang: fr
tradition: transversal
auteurs: ["Henry David Thoreau", "Farîd al-Dîn ʿAttâr"]
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# Le nécessaire et le superflu

Un feu, d’abord, ne fut qu’un agrément. On avait découvert par hasard la chaleur qu’il donne, on s’était assis auprès pour le plaisir ; puis l’habitude est venue, et s’asseoir près du feu a cessé d’être un luxe pour devenir un besoin. Thoreau relève ce glissement au seuil de *Walden* : une part de ce que nous tenons pour indispensable ne l’est pas par nature, mais par le pli répété qui a fini par ressembler à une loi.

> Par les mots, nécessaire de la vie, j’entends tout ce qui, fruit des efforts de l’homme, a été dès le début, ou est devenu par l’effet d’une longue habitude, si important à la vie humaine qu’il se trouvera peu de gens, s’il se trouve quiconque, pour tenter jamais de s’en passer, que ce soit à cause de vie sauvage, de pauvreté ou de philosophie.
>
> — **Henry David Thoreau**, *Walden ou la vie dans les bois*, ch. Économie. éd. Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1922, trad. Louis Fabulet.

Toute la définition tient dans une couture : « a été dès le début, ou est devenu par l’effet d’une longue habitude ». Deux origines pliées dans un seul mot. Il y a le nécessaire de nature — Thoreau le ramène à quatre rubriques, Vivre, Couvert, Vêtement, Combustible — et le nécessaire d’accoutumance, qui s’est glissé à côté du premier et porte désormais le même nom. Le superflu n’est pas ce qui est mauvais ; c’est ce surcroît qu’on a cessé d’interroger, et qui, à force de revenir, s’est fait passer pour indispensable.

## Qu’appelle Thoreau le « nécessaire de la vie » ?

Il nomme nécessaire ce qui, par l’effort humain, est devenu si important à la vie qu’on ne songe même plus à s’en passer. Sa définition mêle à dessein deux sources : ce qui l’est dès l’origine, et ce qu’une longue habitude a rendu tel. Le second se déguise en premier — et c’est là que la mesure se perd.

Une fois le nécessaire assuré, écrit-il, on peut aborder « les vrais problèmes de la vie avec liberté ». Le reste du temps, l’existence se dépense à servir des besoins qu’on n’a pas choisis, et cela sans éclat : « L’existence que mènent généralement les hommes, en est une de tranquille désespoir. » Non un cri, une résignation sourde — la fatigue de porter ce qu’on a oublié pouvoir déposer. À cette pente Thoreau n’oppose pas la privation mais la [vie délibérée](https://viasophia.org/lexique/vie-deliberee/) : réduire pour vivre à dessein, n’affronter que l’essentiel, non pour avoir moins mais pour vivre davantage. Ici retrancher est un gain de vie.

D’un tout autre monde, un poète persan tient un fil voisin par l’autre bout. Dans *Le Langage des oiseaux*, les oiseaux traversent sept vallées vers leur roi ; la quatrième est celle de l’indépendance — *istignâ*. La huppe qui les guide n’y promet aucune cabane au bord d’un étang.

> Sacrifie donc ton âme et ton cœur dans cette voie, sans cela tu dois renoncer à savoir te suffire ( istignâ ).
>
> — **Farîd al-Dîn ʿAttâr**, *Le Langage des oiseaux (Mantic Uttaïr)*, ch. Le discours de la huppe — la quatrième vallée, l’indépendance. éd. Imprimerie impériale, 1863 (transcription remacle.org), trad. Joseph Héliodore Garcin de Tassy.

*[istignâ · استغناء]* De la racine *gh-n-y*, la richesse et le fait de se passer de quelque chose. La huppe en fait « l’éclair de la vertu, qui consiste à se suffire à soi-même ». On n’y accède pas en possédant plus, mais en cessant de vouloir posséder — fût-ce son propre savoir.

Séparons les deux voies avant de les rejoindre. Thoreau retranche des biens extérieurs pour habiter plus pleinement une vie ; l’[istignâ](https://viasophia.org/lexique/istigna/) demande de retrancher jusqu’au moi. L’un allège la maison, l’autre vide l’hôte. Là où Thoreau entend « sucer toute la moelle de la vie » et en tirer davantage, la huppe conduit ses oiseaux à un dénuement qui passera l’âme et le cœur, en route vers la pure unité puis l’extinction. Les deux sommets ne sont pas le même : l’un intensifie un soi, l’autre le dissout. Les confondre, ce serait perdre ce que chacun voit — une hutte dans les bois n’est pas une vallée où « des centaines de mondes sont là réduits en poudre ». Ne fondons pas les chemins.

Et pourtant les deux routes partent du même seuil. Aucune ne loge le piège dans l’avarice du monde — le monde donne assez —, mais dans l’enflure de ce que nous exigeons de lui : pour Thoreau, le pli de l’habitude ; pour ʿAttâr, l’attachement du cœur. Et aucune ne libère en ajoutant : on ne devient pas indépendant en acquérant, mais en ôtant. Voilà l’unique chose qu’elles disent d’une seule voix — *la liberté se gagne en retranchant, non en accumulant* — quand bien même l’un retranche pour vivre et l’autre pour disparaître. Ce n’est plus la question de [ce qui suffit](https://viasophia.org/articles/2026-06-20-assez-epicure-lao/), combien assez ; c’est celle d’où vient le besoin lui-même. Sur le versant proche de ces voies affleure ce que les Grecs nommaient [aponie](https://viasophia.org/lexique/aponia/) : non un plaisir ajouté, mais l’absence de ce qui manquait — l’aise de qui ne réclame plus rien parce qu’il a cessé d’exiger.

Le feu qui était devenu un besoin peut redevenir une chose qu’on choisit. Reste alors, devant chaque objet qu’on croit ne pouvoir quitter, une question simple, et qui n’appelle pas de réponse tranchée : l’ai-je encore choisi, ou est-ce l’habitude qui le tient à ma place ?

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**À lire aussi**

- [Assez](https://viasophia.org/articles/2026-06-20-assez-epicure-lao/)
- [Rien en propre](https://viasophia.org/articles/2026-06-09-rien-en-propre/)
- [2026-06-21-loisir-et-inutile](https://viasophia.org/articles/2026-06-21-loisir-et-inutile/)

## Sources

- Henry David Thoreau, *Walden ou la vie dans les bois* — Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1922, trad. Louis Fabulet (https://fr.wikisource.org/wiki/Walden_ou_la_Vie_dans_les_bois)
- Farîd al-Dîn ʿAttâr, *Le Langage des oiseaux (Mantic Uttaïr)* — Imprimerie impériale, 1863 (transcription remacle.org), trad. Joseph Héliodore Garcin de Tassy (https://remacle.org/bloodwolf/arabe/attar/oiseaux.htm)


Source canonique : https://viasophia.org/articles/2026-07-06-se-suffire-thoreau-attar/
