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title: "La couleur du dedans"
sousTitre: "Le même sort réjouit l'un et accable l'autre : la différence n'est pas dans le sort. Schopenhauer la loge dans un tempérament reçu, Montaigne dans une opinion qu'on peut retourner."
description: "Pour Schopenhauer, le monde dépend de la tête qui le conçoit ; pour Montaigne, le goût des biens tient à l'opinion. Deux façons de rendre le bonheur au dedans."
date: 2026-07-04
lang: fr
tradition: philosophie-occidentale
auteurs: ["Arthur Schopenhauer", "Michel de Montaigne"]
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# La couleur du dedans

Deux hommes reçoivent la même nouvelle. L'un en sourit, l'autre s'en assombrit ; et rien, dans la nouvelle, n'a bougé de l'un à l'autre. On croit d'ordinaire que l'humeur nous vient de ce qui nous arrive — qu'il suffirait d'un meilleur sort pour un meilleur jour. L'expérience la plus banale dément ce calcul : le même événement, le même ciel entrent dans deux vies et s'y teignent de deux couleurs opposées. La différence n'est pas dans la chose reçue. Elle est dans celui qui reçoit.

> Le monde dans lequel chacun vit dépend de la façon de le concevoir, laquelle diffère pour chaque tête ; selon la nature des intelligences, il paraîtra pauvre, insipide et plat, ou riche, intéressant et important.
>
> — **Arthur Schopenhauer**, *Aphorismes sur la sagesse dans la vie*, livre I, § Division fondamentale. éd. Librairie Germer Baillière et Cie, 1880, trad. Jean-Alexandre Cantacuzène.

Schopenhauer part de là. Dans la [division fondamentale](https://viasophia.org/lexique/division-fondamentale/) qui ouvre ses *Aphorismes*, il range les biens de la vie en trois classes — ce que l'on est, ce que l'on a, ce que l'on représente — et donne d'emblée le premier terme pour décisif. Non par morale, mais par un argument de dépendance : ce qu'on possède et ce qu'on paraît sont des biens à cause extérieure, qui peuvent croître ou s'effondrer, changer de mains, tenir au regard d'un tiers ; ce qu'on est demeure, et teinte de sa nuance chaque instant vécu. « Ce qui arrive à un homme dans sa vie est de moindre importance que la manière dont il le sent », note-t-il. Le monde n'entre jamais brut : il passe par une tête, et cette tête lui donne sa saveur avant qu'il ne nous atteigne.

Ce facteur premier, il le loge dans le tempérament — la santé, l'humeur, la sensibilité native aux impressions agréables et pénibles. Il emprunte à Platon un vieux couple de mots pour le nommer : l'[eukolia](https://viasophia.org/lexique/eukolia/), l'humeur facile, contre la *dyskolia*, l'humeur revêche. Deux hommes croisent le même sort ; l'un se console d'un seul bon coup, l'autre s'aigrit d'un seul revers malgré neuf réussites. Et cette gaieté-là, Schopenhauer la tient pour le bien le plus immédiat qui soit.

*[εὐκολία]* De *eu-*, bien, et *kolon*, ce qui va de soi : l'humeur facile. Schopenhauer y voit une chance de naissance, adossée à la santé — non l'[ataraxie](https://viasophia.org/lexique/ataraxia/) que le stoïcien conquiert par la discipline du jugement.

> Elle seule est, pour ainsi dire, l'argent comptant du bonheur ; tout le reste n'en est que le billet de banque.
>
> — **Arthur Schopenhauer**, *Aphorismes sur la sagesse dans la vie*, livre II, § De ce que l'on est. éd. Librairie Germer Baillière et Cie, 1880, trad. Jean-Alexandre Cantacuzène.

D'où un renversement de nos comptes : « rien ne contribue moins à la gaieté que la richesse et que rien n'y contribue davantage que la santé ». Le riche à la figure chagrine est plus démuni que l'ouvrier au visage content. Mais Schopenhauer n'offre pas là un exercice : l'eukolia n'est pas une vertu qu'on acquiert, c'est une donnée qu'on a reçue ou non. « Notre propre qualité est immuable », dit-il ; on ne se refait pas une humeur comme on refait une fortune. Le conseil qu'il en tire est sobre, presque résigné : cesser de courir après des biens du dehors qu'un fond gris ne saurait goûter, et veiller plutôt sur ce qui porte l'humeur — la santé, le loisir, la paix. Arranger sa vie autour de ce qu'on est, puisqu'on ne le changera pas.

Trois siècles plus tôt, Montaigne était entré dans le même constat par l'autre porte. Son chapitre *Que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l'opinion que nous en avons* s'ouvre sur une sentence grecque ancienne : les hommes « sont tourmentez par les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses mesmes » — la même intuition qu'Épictète poussait jusqu'à [ne rien accorder au trouble qu'on n'a pas d'abord approuvé](https://viasophia.org/articles/2026-06-24-le-seuil-du-consentement/). Mais là où le stoïcien en fait une doctrine et Schopenhauer une psychologie, Montaigne la reçoit en sceptique : il ne la signe pas, il l'éprouve. Si elle tenait tout à fait, note-t-il, « il est en nous de la changer » — et il passe le chapitre à voir jusqu'où cela résiste.

> Les accessions externes prennent saveur et couleur de l'interne constitution, comme les accoustremens nous eschauffent, non de leur chaleur, mais de la nostre, laquelle ils sont propres à couver et nourrir.
>
> — **Michel de Montaigne**, *Essais*, livre I, § ch. 14. éd. Exemplaire de Bordeaux, 1595.

L'essai ne s'arrête pas à l'opinion : il descend jusqu'à la constitution. La chaleur d'un vêtement n'est pas dans le drap, elle est dans le corps que le drap couve ; de même la douceur ou l'amertume d'un sort ne sont pas dans le sort, mais dans celui qui l'endosse. « Il n'importe pas seulement qu'on voye la chose, mais comment on la voye. » L'aviron droit paraît courbe dans l'eau ; ce n'est pas l'aviron qui ment, c'est le milieu qui le reçoit. Et Montaigne, qui ne s'épargne pas, ajoute que si les choses nous pèsent, c'est souvent « nostre foiblesse et lascheté » qui les fait telles — non pour accabler, mais pour rendre la charge à qui peut la déplacer.

Ici les deux voix, un instant confondues, se séparent nettement. Pour Schopenhauer, la couleur du dedans est un fait de nature, fixé à la naissance : on la subit, on l'aménage, on ne la refait pas. Pour Montaigne, elle tient pour bonne part à l'opinion — et l'opinion est nôtre, donc maniable : « c'est à nous de luy donner la forme ». L'un dit que le verre est teinté et qu'on n'y peut rien ; l'autre, que la teinte est dans la façon de regarder, et qu'un regard s'éduque. Consolation lucide d'un côté, pari sur la liberté de l'autre. On aurait tort de les fondre : c'est le tempérament reçu contre le jugement travaillé, deux comptes rendus du même fait qui ne donnent pas à l'homme le même office.

## Le bonheur se reçoit-il ou se cultive-t-il ?

Les deux, selon l'angle. Schopenhauer le fait dépendre d'un tempérament reçu, qu'on protège plus qu'on ne le forge ; Montaigne d'une opinion qu'on peut retourner. Mais l'un et l'autre le retirent du dehors : ni la richesse ni le sort ne décident du poids d'une vie. Ce qui en décide, c'est le dedans qui les reçoit.

Car c'est là qu'ils se rejoignent, et l'accord est réel. Tous deux ôtent à l'objet le pouvoir qu'on lui prête. Que la couleur du dedans soit un don qu'on garde ou une forme qu'on donne, elle est ce qui fait le prix d'un jour — non ce qui, du dehors, y tombe. Et même leur écart s'allège au sommet : Schopenhauer, qui tient l'humeur pour donnée, conseille pourtant de la ménager en veillant sur ce qui la porte ; Montaigne, qui la croit maniable, avoue un fond dur, cette « foiblesse » qui résiste. L'un finit par soigner ce qu'il a reçu, l'autre par composer avec ce qu'il n'a pas choisi. Le donné et le travaillé se tendent la main sur le même seuil : cultiver le dedans, cette [arrière-boutique](https://viasophia.org/lexique/arriere-boutique/) que nul revers venu du dehors ne peut atteindre.

La même pluie tombe sur deux fenêtres. Ce qui change n'est pas la pluie.

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**À lire aussi**

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## Sources

- Arthur Schopenhauer, *Aphorismes sur la sagesse dans la vie* — Librairie Germer Baillière et Cie, 1880 (ch. I « Division fondamentale » et ch. II « De ce que l'on est »), trad. Jean-Alexandre Cantacuzène (https://fr.wikisource.org/wiki/Aphorismes_sur_la_sagesse_dans_la_vie)
- Michel de Montaigne, *Essais* — Exemplaire de Bordeaux, 1595 (Livre I, ch. 14) (https://fr.wikisource.org/wiki/Essais/Livre_I)


Source canonique : https://viasophia.org/articles/2026-07-04-la-couleur-du-dedans/
