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title: "Le moyen sans fin"
sousTitre: "Aristote range la richesse parmi les moyens — utile en vue d’autre chose. Marx décrit la figure où le moyen s’est fait sujet, et où l’acquisition ne trouve plus où s’arrêter."
description: "Aristote range la richesse parmi les moyens ; Marx décrit le capital devenu sujet. Deux regards sur le moment où l’acquisition perd sa mesure."
date: 2026-07-03
lang: fr
tradition: philosophie-occidentale
auteurs: ["Karl Marx", "Aristote"]
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# Le moyen sans fin

Rien ne dit à l’argent quand s’arrêter. Un couteau porte sa mesure dans son usage : il coupe, puis on le pose. Un remède guérit, puis on le range. L’outil a d’ordinaire un terme inscrit dans ce à quoi il sert ; l’atteindre, c’est cesser d’en avoir besoin. L’argent est l’outil qui a perdu ce terme. Dans le nombre qui grossit, rien ne marque l’endroit où l’on pourrait dire : voilà, c’est assez.

Aristote l’avait rangé sans hésiter du côté des moyens.

> Quant à la vie où l’on ne se propose que de s’enrichir, c’est une sorte de violence et de lutte continuelles ; mais évidemment la richesse n’est pas le bien dont nous sommes en quête ; la richesse n’est qu’une chose utile et recherchée en vue de choses autres qu’elle-même.
>
> — **Aristote**, *Morale à Nicomaque*, livre I, ch. II, § 15. éd. Wikisource (Barthélemy-Saint-Hilaire), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire.

Tout le premier livre de la *Morale à Nicomaque* trie les fins selon une seule question : les recherche-t-on pour elles-mêmes, ou pour autre chose ? Le [souverain bien](https://viasophia.org/lexique/souverain-bien/) est ce qu’on veut pour lui seul, hors de quoi il ne reste plus rien à désirer ; c’est le seul point où le mouvement du désir peut se déposer, parce qu’il est arrivé. La richesse n’y accède jamais : elle est utile, donc suspendue à un but qu’elle n’est pas. En faire une fin, ce n’est pas viser trop haut, c’est se tromper de rang — poser un moyen là où seul un but peut tenir. De là « la violence et la lutte continuelles » : non un accident de tempérament, mais la conséquence exacte d’un moyen érigé en fin. Un moyen ne porte pas de « assez » écrit en lui ; il ne le reçoit que du but qu’il sert. Ôtez le but, et rien ne borne plus l’acquisition — non par excès de convoitise, mais par défaut de terme.

Aristote loge donc le désordre dans l’âme qui se trompe de fin, et il indique par où l’on revient : retrouver, au-dessus des moyens, ce qui se cherche pour soi.

Vingt-deux siècles plus tard, un autre regard décrit non plus l’erreur d’une âme, mais une figure où cette inversion a cessé d’être une erreur pour devenir un mouvement.

> Ce n’est qu’autant que l’appropriation toujours croissante de la richesse abstraite est le seul motif déterminant de ses opérations, qu’il fonctionne comme capitaliste, ou, si l’on veut, comme capital personnifié, doué de conscience et de volonté. La valeur d’usage ne doit donc jamais être considérée comme le but immédiat du capitaliste, pas plus que le gain isolé ; mais bien le mouvement incessant du gain toujours renouvelé.
>
> — **Karl Marx**, *Le Capital, Livre I*, ch. IV. éd. Maurice Lachâtre, 1872, trad. Joseph Roy.

Marx suit une forme simple : acheter pour vendre plus cher, « argent qui vaut plus d’argent, valeur qui est plus grande qu’elle-même ». Là où l’échange ordinaire part d’un besoin et finit dans sa satisfaction — on vend pour acheter ce qui manque, et le cercle se ferme —, cette forme-ci se referme sur son propre départ : l’argent revient, grossi, au point d’où il était parti, pour repartir aussitôt. Elle n’a pas de terme dans sa forme même. C’est pourquoi Marx ne peint pas un avare, un tempérament ; déjà, chez lui, [la marchandise se dressait « sur sa tête »](https://viasophia.org/articles/2026-06-06-fetichisme-marchandise/), et ici c’est l’argent lui-même qui se met à vivre. Il décrit un [capital personnifié](https://viasophia.org/lexique/capital-personnifie/), une valeur qui s’est faite sujet et dont l’homme n’est plus que le « support conscient ». « Produire pour produire », « Accumulez, accumulez ! C’est la loi et les prophètes ! » : l’illimité n’est pas ici un vice qu’on pourrait tempérer, c’est la logique d’une forme.

Séparons les deux regards avant de les rejoindre. Aristote place l’inversion dans un choix : une âme a pris un moyen pour un but, et un autre choix la corrigerait ; la mesure se rétablit en revoyant la fin. Marx la place dans une forme sociale : elle ne tient pas à la passion de tel homme, elle tiendrait quand même sa convoitise éteinte, car c’est le mouvement lui-même qui est sans mesure, et l’homme n’y est que l’endroit où il prend conscience de soi. Le premier attend le remède d’un regard mieux réglé ; le second montre que le regard, seul, n’entame pas ce qui le dépasse. On ne fondra pas ces deux diagnostics : l’un parle de l’âme, l’autre de la forme, et les confondre, ce serait perdre ce que chacun voit.

Et pourtant ils désignent une seule et même chose, chacun par sa pente. Que l’inversion loge dans l’âme ou dans la forme, elle est toujours ce renversement : le moyen usurpe la place de la fin, et celui qui tenait l’outil passe au service de l’outil. La nommer — c’est là que les deux voix se rejoignent —, c’est du même geste rappeler la mesure. Car ce qui a sa fin en soi porte un lieu de repos ; ce qui est devenu sans fin en dépossède quiconque le sert. Le point où l’acquisition pourrait s’arrêter n’est pas un chiffre plus haut : c’est le retour, au-dessus d’elle, d’un but voulu pour lui seul. Tant qu’il manque, aucun total ne sera « assez » ; qu’il reparaisse, et le moyen redevient à l’instant ce qu’il était — utile, et borné par ce qu’il sert.

## Pourquoi l’argent n’a-t-il pas de terme ?

Parce qu’il est un moyen, et qu’un moyen ne tient sa limite que du but qu’il sert. Un besoin comblé arrête l’échange ; mais acheter pour vendre plus cher se referme sur son départ et repart. Ôté le but voulu pour lui-même, rien dans le nombre qui croît ne marque l’endroit où s’arrêter.

L’outil ne sait pas où s’arrêter ; cela n’a jamais été son affaire. Seul le sait celui qui le tient — s’il se souvient encore de ce pour quoi il l’a pris.

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**À lire aussi**

- [La table qui danse](https://viasophia.org/articles/2026-06-06-fetichisme-marchandise/)
- [Seul, ou bien accompagné](https://viasophia.org/articles/2026-06-27-seul-ou-bien-accompagne/)
- [Ce qu'on ne peut ravir](https://viasophia.org/articles/2026-07-02-ce-qu-on-ne-peut-ravir/)

## Sources

- Karl Marx, *Le Capital, Livre I* — Maurice Lachâtre, 1872, trad. Joseph Roy (https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Capital/Livre_I)
- Aristote, *Morale à Nicomaque* — Wikisource (Barthélemy-Saint-Hilaire), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (https://fr.wikisource.org/wiki/Morale_%C3%A0_Nicomaque)


Source canonique : https://viasophia.org/articles/2026-07-03-le-moyen-sans-fin/
