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title: "La fleur et le fumier"
sousTitre: "Le Dhammapada fait naître le lotus pur du tas d'immondices ; Tchouang-Tseu place le Principe jusque dans le purin. Monter hors du vil, ou l'habiter — deux façons de ne rien tenir pour rebut."
description: "Le Dhammapada fait éclore le lotus au milieu des immondices ; Tchouang-Tseu place le Principe jusque dans le purin. Deux voies pour ne rien tenir pour rebut."
date: 2026-07-01
lang: fr
tradition: transversal
auteurs: ["Bouddha (attrib.)", "Tchouang-Tseu"]
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# La fleur et le fumier

Le long de la grande route, un tas d'immondices. L'œil passe, jette, ne s'arrête pas : c'est le rebut, ce dont on se défait. Or c'est précisément là, sur ce que le regard pressé écarte, que deux traditions très éloignées ont posé les yeux — l'une dans l'Inde ancienne, l'autre en Chine — pour y voir ce que personne ne cherche à cet endroit.

> De même qu'au milieu d'un tas d'immondices jetées sur la grande route peut naître un lotus ravissant, à la pure odeur,
> De même, au milieu des immondices de l'humanité, au milieu de cette tourbe aveuglée, resplendit, grâce à la Science Parfaite, le disciple de Celui qui est complétement éveillé (Buddha).
>
> — **Bouddha (attrib.)**, *Dhammapada*, ch. IV, 58-59. éd. Bibliothèque orientale elzévirienne XXI, Ernest Leroux, 1878 (Wikisource), trad. Fernand Hû.

Le chapitre s'appelle *La Fleur*, et rien n'y est plus soigneusement tenu ensemble que la fleur et la fange. Le lotus ne pousse pas malgré le tas d'ordures : il en naît. La boue est le sol dont il tire sa sève, la condition sans laquelle nulle corolle. Mais sa gloire est de n'en rien garder — de s'élever *ravissant, à la pure odeur*, sans que la pourriture qui l'a nourri le tache. Le précieux monte hors du vil, et vaut de ne l'avoir pas retenu.

Le Dhammapada propose ainsi une figure de l'éveil : non un état réservé à qui serait né pur, mais une clarté qui surgit là même où tout paraît perdu, *au milieu de cette tourbe aveuglée*. Le disciple ne fuit pas la fange humaine ; il y resplendit. Et il la traverse à la manière de l'abeille :

> Telle l'abeille, respectant les couleurs et le parfum des fleurs, emporte seulement leur suc. Tel doit être le muni au milieu du village.
>
> — **Bouddha (attrib.)**, *Dhammapada*, ch. IV, 49. éd. Bibliothèque orientale elzévirienne XXI, Ernest Leroux, 1878 (Wikisource), trad. Fernand Hû.

*[muni]* Le *muni* est le sage silencieux, le taciturne : celui qui traverse le monde comme l'abeille la fleur — prenant le suc, sans meurtrir la corolle, sans s'y attarder ni s'y prendre.

Prendre le suc sans blesser la fleur, se nourrir de la boue sans en rester souillé : le geste est le même. La sagesse, ici, décante. Elle sépare le pur de l'impur en s'élevant de l'un par-dessus l'autre.

## Où le taoïste place-t-il le Principe ?

Partout, et sans hiérarchie. À qui lui demande où se tient le Tao, Tchouang-Tseu répond : dans la fourmi ; puis, plus bas, dans le brin d'herbe, la tuile, le purin. Le Principe n'habite pas seulement le noble : il est également présent dans le plus vil, sans qu'aucun degré ne l'en sépare ni ne le hausse au-dessus.

> — Où est ce qu'on appelle le Principe ? — Partout, dit Tchoang-tzeu. — Par exemple ? demanda Tong-kouo-tzeu. — Par exemple dans cette fourmi, dit Tchoang-tzeu. — Et plus bas ? demanda Tong-kouo-tzeu. — Par exemple dans ce brin d'herbe. — Et plus bas ? — Dans ce fragment de tuile. — Et plus bas ? — Dans ce fumier, dans ce purin, dit Tchoang-tzeu.
>
> — **Tchouang-Tseu**, *Œuvre de Tchoang-tzeu*, ch. ch. 22, Connaissance du Principe. éd. Les Pères du système taoïste, Imprimerie de Hien-hien, 1913 (Wikisource), trad. Léon Wieger.

Le dialogue est construit comme une descente : à chaque « et plus bas ? », Tong-kouo-tzeu croit pousser le sage dans ses retranchements, l'obliger à concéder un plancher au-dessous duquel le Principe cesserait. Il n'y en a pas. Et c'est la question elle-même que Tchouang-Tseu récuse :

> Ne demandez pas si le Principe est dans ceci ou dans cela. Il est dans tous les êtres.
>
> — **Tchouang-Tseu**, *Œuvre de Tchoang-tzeu*, ch. ch. 22, Connaissance du Principe. éd. Les Pères du système taoïste, Imprimerie de Hien-hien, 1913 (Wikisource), trad. Léon Wieger.

Demander « et plus bas ? », c'est déjà mal voir — comme l'expert du marché, ajoute le texte, qui jauge un cochon en appuyant du pied sur sa graisse. Chercher le Principe par degrés suppose qu'il y aurait du plus et du moins ; or ce qui est également en tout ne connaît ni sommet ni fond. Le [Tao](https://viasophia.org/lexique/tao/) n'est pas au-dessus du monde : il en est le cours immanent, aussi entier dans le purin que dans l'astre.

Il serait paresseux de fondre les deux images. Le lotus du Dhammapada *naît* de la boue, mais s'en arrache : il monte, et ne vaut qu'à proportion de ce qu'il n'a pas retenu. La fange reste fange ; elle n'est que le sol. Le Principe de Tchouang-Tseu, lui, ne monte pas — il *est* le purin, à parité avec la fourmi. L'un décante et s'élève ; l'autre égalise et demeure. Deux directions opposées : purifier en montant, ou ne rien tenir pour bas.

Et pourtant les deux regards se rejoignent sur ce qu'ils refusent : le réflexe qui, devant le tas d'ordures, n'y voit que ce dont on se débarrasse — la matière inerte, [ce qui ne sert à rien](https://viasophia.org/articles/2026-06-26-heureux-d-etre-inutile/), le déchet. Là où l'œil pressé jette, tous deux voient l'essentiel à l'œuvre. Pour le Dhammapada, le sol sans lequel aucune fleur n'éclôt ; pour Tchouang-Tseu, la présence pleine et sans reste du Principe. Monter pur hors du vil, ou l'habiter à égalité, sont bien deux chemins ; mais le lieu où ils débouchent ne fait qu'un — un regard qui ne peut plus tenir quoi que ce soit pour simple rebut. Ce que l'on croyait matière à écarter est l'endroit même où quelque chose de précieux se tient.

Le tas d'immondices est toujours là, le long de la route. Rien n'y a changé, sauf l'œil qui passe — et qui, cette fois, ne jette pas.

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**À lire aussi**

- [Heureux d'être inutile](https://viasophia.org/articles/2026-06-26-heureux-d-etre-inutile/)
- [Ce qui ne se vend pas](https://viasophia.org/articles/2026-06-22-ce-qui-ne-se-vend-pas/)
- [Là où le couteau peut passer](https://viasophia.org/articles/2026-06-24-la-ou-le-couteau-peut-passer/)
- [La racine avide](https://viasophia.org/articles/2026-06-10-deraciner-ou-comprendre/)

## Sources

- Bouddha (attrib.), *Dhammapada* — Bibliothèque orientale elzévirienne XXI, Ernest Leroux, 1878 (Wikisource), trad. Fernand Hû (https://fr.wikisource.org/wiki/Le%20Dhammapada)
- Tchouang-Tseu, *Œuvre de Tchoang-tzeu* — Les Pères du système taoïste, Imprimerie de Hien-hien, 1913 (Wikisource), trad. Léon Wieger (https://fr.wikisource.org/wiki/Tchouang-Tseu)


Source canonique : https://viasophia.org/articles/2026-07-01-la-fleur-et-le-fumier/
