---
title: "Agir, et lâcher le fruit"
sousTitre: "La Bhagavad-Gîtâ n'ordonne pas la retraite, mais l'action — débarrassée de la seule chose à laquelle nous tenons vraiment : son résultat"
description: "Au cœur de la Bhagavad-Gîtâ, Krishna commande à Arjuna d'agir en renonçant au fruit de l'acte. Ni quiétisme, ni « lâcher-prise » de confort."
date: 2026-06-05
lang: fr
tradition: vedanta
auteurs: ["Bhagavad-Gîtâ", "Épictète"]
---
# Agir, et lâcher le fruit

Arjuna, le plus grand archer de son temps, arrête son char entre les deux armées rangées et refuse de combattre. En face, dans les lignes ennemies, il reconnaît ses maîtres, ses cousins, les siens. Il laisse tomber son arc : « je ne combattrai pas », dit-il, puis se tait. Les sept cents strophes de la Bhagavad-Gîtâ sont la réponse que lui fait Krishna, son cocher, pour le remettre debout. On attendrait une consolation, ou un ordre. Krishna fait tout autre chose : il déplace la question de l'acte vers ce que l'agent espère en tirer.

> Sois attentif à l'accomplissement des œuvres, jamais à leurs fruits ; ne fais pas l'œuvre pour le fruit qu'elle procure, mais ne cherche pas à éviter l'œuvre.
>
> — **Bhagavad-Gîtâ**, *Le Chant du Bienheureux*, livre II, § 47. éd. Librairie de l'Institut, 1861, trad. Émile-Louis Burnouf.

Une seule phrase, deux refus symétriques. Il est interdit d'agir *pour* le fruit — de faire de l'acte un simple moyen tendu vers son rendement ; il est tout aussi interdit de fuir l'acte. Les deux erreurs ont la même racine : l'œil rivé sur le résultat, qu'on le convoite ou qu'on le redoute. La voie de Krishna n'est ni l'une ni l'autre. Agir pleinement, et couper le fil qui relie le geste à ce qu'il rapporte.

*[karma-yoga]* Burnouf traduit l'idée par « abnégation » et « renoncement au fruit des œuvres ». La tradition la nomme *karma-yoga*, la discipline de l'action — Burnouf intitule d'ailleurs le chapitre III « Yoga de l'Œuvre ». Son nom technique, *niṣkāma-karma*, dit littéralement l'action (*karma*) sans le désir (*kāma*) : non pas l'inaction, mais l'acte délié de l'appétit du résultat.

Il faut entendre où cela se dit. Pas dans un ermitage : sur un champ de bataille, à un guerrier qui voudrait précisément déposer les armes. La Gîtâ est le moins quiétiste des textes contemplatifs. Krishna ne propose pas à Arjuna de se retirer du monde, il le presse d'y agir — « ne cherche pas à éviter l'œuvre ». Ce que la sagesse retranche n'est pas l'action, c'est sa possession. Là où le sage taoïste [s'efface pour laisser le vide opérer](https://viasophia.org/articles/2026-06-03-le-moyeu-vide/), la Gîtâ demande de tendre l'arc — mais sans tenir au coup qui porte.

> Constant dans l'Union mystique, accomplis l'œuvre et chasse le désir ; sois égal aux succès et aux revers ; l'Union, c'est l'égalité d'âme.
>
> — **Bhagavad-Gîtâ**, *Le Chant du Bienheureux*, livre II, § 48. éd. Librairie de l'Institut, 1861, trad. Émile-Louis Burnouf.

L'égalité d'âme n'est pas l'indifférence du paresseux, qui s'épargne l'effort. C'est l'effort accompli tout entier, moins l'attente. On vise juste, et l'on accepte d'avance que la flèche, une fois partie, ne nous appartienne plus. Krishna va même plus loin que le détachement du résultat : il atteint celui qui croit agir. « Celui qui, par ignorance, se considère comme l'agent unique de ses actes, voit mal et ne comprend pas. » Renoncer au fruit, c'est aussi cesser de se prendre pour l'auteur souverain du geste — et offrir l'acte à ce dont émanent tous les êtres.

C'est ici qu'un lecteur d'Occident croit reconnaître un visage familier. La consigne semble stoïcienne : ne fixe pas ton désir sur ce que tu ne maîtrises pas. Épictète ouvre son Manuel sur ce partage exact.

> Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n'en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous, c'est l'opinion, le vouloir, le désir, l'aversion : en un mot tout ce qui est notre œuvre. Celles qui ne dépendent pas de nous, c'est le corps, les biens, la réputation, les dignités : en un mot tout ce qui n'est pas notre œuvre.
>
> — **Épictète**, *Manuel*, § I. éd. trad. Guyau, 1875, trad. Jean-Marie Guyau.

Le mot même d'« œuvre » fait écho, et l'on serait tenté de conclure à l'identité. Ce serait aller trop vite. Sous la maxime commune, deux gestes opposés. Épictète bâtit une forteresse : le jugement, la volonté sont *miens*, libres, inviolables ; le reste — le corps, la gloire, l'issue — m'est étranger, et devant lui je dois pouvoir dire « il n'y a rien là qui me regarde ». Le moi se retranche dans le seul domaine qu'il possède et y règne sans partage ; c'est la [citadelle intérieure](https://viasophia.org/articles/2026-06-02-retraite-interieure-marc-aurele/) du stoïcien, fortifiée. La Gîtâ fait l'inverse. Lâcher le fruit n'y consolide aucune citadelle : c'est dénouer le moi, le rendre, reconnaître qu'on n'était pas même l'agent unique de l'acte. Là où Épictète renforce le « je » en le repliant sur son territoire, Krishna le dissout. Même surface — ne t'attache pas à l'issue — sur deux fonds inverses : l'un raffermit le sujet, l'autre le défait.

La convergence n'était qu'apparente, et il fallait la défaire avant de la croire. Reste ce que les deux refusent ensemble, et qui nous concerne. Notre époque évalue chaque geste à son rendement : le résultat, le retour, la mesure chiffrée. Le repos lui-même, l'attention elle-même, on les juge désormais à ce qu'ils produisent. Sous cette lumière, le verset 47 devient presque inaudible — un acte qui ne vise pas son fruit ressemble à du gaspillage. La culture a d'ailleurs su récupérer jusqu'au « détachement » : lâcher prise pour mieux performer, se détacher pour optimiser, relâchement calculé dont le but secret reste le fruit. C'est précisément cette ruse que Krishna interdit. On ne renonce pas au fruit afin de l'obtenir plus sûrement. On y renonce parce qu'il ne fut jamais tout à fait nôtre — pas plus que l'acte n'était tout à fait notre fait.

Arjuna se relève et combat. Non parce qu'il a vaincu son trouble à la force de la volonté, comme l'eût fait le stoïcien dans sa citadelle, mais parce qu'il a cessé de se croire le propriétaire de l'issue, et presque l'auteur du geste. L'arc reprend sa place dans sa main. Le fruit, lui, n'y avait jamais été.

---

**À lire aussi**

- [Le moyeu vide](https://viasophia.org/articles/2026-06-03-le-moyeu-vide/)
- [La retraite intérieure](https://viasophia.org/articles/2026-06-02-retraite-interieure-marc-aurele/)
- [La joie est un passage](https://viasophia.org/articles/2026-06-04-spinoza-joie-puissance/)

## Sources

- Anonyme (Mahābhārata), *La Bhagavad-Gîtâ, ou le Chant du Bienheureux* — Wikisource (Librairie de l'Institut, 1861), trad. Émile-Louis Burnouf (https://fr.wikisource.org/wiki/La_Bhagavad-G%C3%AEt%C3%A2)
- Épictète, *Manuel* — Wikisource (trad. Guyau, 1875), trad. Jean-Marie Guyau (https://fr.wikisource.org/wiki/Manuel_d%27%C3%89pict%C3%A8te)


Source canonique : https://viasophia.org/articles/2026-06-05-agir-lacher-le-fruit/
