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title: "Le moyeu vide"
sousTitre: "Lao-Tseu sur l'usage du non-être, en regard de Sénèque"
description: "Au chapitre XI du Tao Te King, Lao-Tseu pose une intuition décisive : c'est le creux qui rend l'outil fonctionnel. Une convergence inattendue avec Sénèque."
date: 2026-06-03
lang: fr
tradition: transversal
auteurs: ["Lao-Tseu", "Sénèque"]
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# Le moyeu vide

Trente rais autour d'un moyeu. Une roue de char ancien tient par cette
géométrie minimale — sauf qu'au cœur du moyeu, il n'y a précisément rien.
Le creux est ce qui permet à l'essieu de tourner. Sans ce vide central, la
roue est un disque inerte. Le chapitre XI du *Tao Te King* part de ce détail
mécanique pour formuler l'une des intuitions les plus déroutantes du
taoïsme primitif.

  
    三十輻，共一轂，當其無，有車之用。
    埏埴以為器，當其無，有器之用。
    鑿戶牖以為室，當其無，有室之用。
    故有之以為利，無之以為用。
  
  Trente rais se réunissent autour d'un moyeu. C'est de son vide que dépend
  l'usage du char. On pétrit de la terre glaise pour faire des vases. C'est
  de son vide que dépend l'usage des vases. On perce des portes et des
  fenêtres pour faire une maison. C'est de leur vide que dépend l'usage de
  la maison. C'est pourquoi l'utilité vient de l'être, l'usage naît du
  non-être.

Le chapitre tient en quatre images et une conclusion. Trois objets
familiers — un char, un vase, une maison — sont décrits par leur fonction.
Mais la fonction ne réside pas dans la matière qui les compose. Elle
réside dans ce qui *manque* en eux : un creux pour l'essieu, une cavité
pour le contenu, des ouvertures pour entrer et sortir. La matière est ce
qu'on voit ; le vide est ce qui sert.

*[無 wú]* Le caractère *wú* — souvent traduit par « non-être » ou « rien » — est   l'un des deux termes structurants du taoïsme avec *yǒu* (有, « être »).   Loin d'un négatif logique, *wú* désigne ici une absence opérante, un   creux par lequel quelque chose advient.

Lao-Tseu ne dit pas que le vide est supérieur à l'être. Il dit que les
deux ne sont pas séparables : « l'utilité vient de l'être, l'usage naît du
non-être ». La matière fournit l'utilité — sans glaise, pas de vase. Mais
sans creux, le vase ne contient rien. Le couple *yǒu*/*wú* est ce qui rend
les choses praticables. L'évidence du plein masque ordinairement la
condition du vide.

L'enjeu n'est pas seulement de mécanique. Cette ontologie discrète a une
conséquence pratique : si l'usage dépend du vide, alors *garder du vide*
en soi conditionne ce qu'on peut faire. L'esprit saturé ne fonctionne plus
qu'en surface. Le geste embarrassé d'objets perd son efficace. C'est l'une
des thèses que le *Tao Te King* développera plus loin (chapitre XLVIII)
sous une forme plus directe : « celui qui étudie augmente chaque jour ;
celui qui pratique le Tao diminue chaque jour ».

## La pauvreté contente

À quatre siècles de distance et de l'autre extrémité du monde antique,
Sénèque, écrivant à Lucilius depuis la Campanie, croise sans le savoir une
intuition voisine. Dans la deuxième lettre, il défend un usage rare de la
lecture : ne pas multiplier les auteurs, choisir, s'attarder. Le propos
aurait pu rester pédagogique. Mais Sénèque dérive vers la question du
*comment vivre*, et la formule qu'il pose — empruntée à Épicure, son
adversaire doctrinal — a la même structure logique que le chapitre XI du
*Tao Te King*.

> Ce n'est point d'avoir peu, c'est de désirer plus, qu'on est pauvre.
>
> — **Sénèque**, *Lettres à Lucilius*, § Lettre II. éd. Wikisource (trad. Joseph Baillard, Hachette 1914), trad. Joseph Baillard, p. 2-3.

Le retournement est exact : la pauvreté n'est pas une privation
matérielle. C'est un manque relatif au désir. Avoir peu *et* se contenter,
ce n'est plus la pauvreté ; c'est une suffisance. À l'inverse, le riche
qui « suppute non ce qu'il a acquis, mais ce qu'il voudrait acquérir » vit
dans une pauvreté qui n'a rien d'économique.

Lao-Tseu disait : l'usage du vase dépend de son creux. Sénèque dit : le
contentement dépend du creux qu'on laisse au désir. Les deux objets — un
vase, une vie — n'ont pas leur fonction par accumulation, mais par une
forme de retenue à l'égard de ce qu'ils pourraient contenir. Trop plein,
le vase déborde et ne sert plus à rien. Trop saisie par le manque, la vie
court derrière elle-même et ne s'habite plus.

## Distinguer avant de rapprocher

Les deux passages ne disent pas la même chose. Sénèque parle d'une
pauvreté psychologique : c'est l'attitude à l'égard de ce qu'on a qui
décide. Lao-Tseu parle d'une structure ontologique : c'est la fabrique
même des choses qui dépend du vide. L'un est moral, l'autre cosmologique.

Pourtant les deux convergent sur ce constat tranquille : l'efficace n'est
pas du côté du plein. Pour qu'une roue tourne, il faut un moyeu vide.
Pour qu'un esprit fonctionne, il faut un désir réglé — et donc une part
soustraite à l'avidité.

Il y a quelque chose de presque artisanal dans cette pensée. Le potier
sait qu'il pétrit la glaise *pour* le vide qu'elle entourera. Le menuisier
perce les ouvertures *pour* qu'on puisse entrer. Le sage, peut-être, fait
de même avec ses jours.

## Sources

- Lao-Tseu, *Tao Te King* — Wikisource (trad. Stanislas Julien), trad. Stanislas Julien (https://fr.wikisource.org/wiki/Tao_Te_King_(Stanislas_Julien)/Chapitre_11)
- Sénèque, *Lettres à Lucilius* — Wikisource (trad. Joseph Baillard, Hachette 1914), trad. Joseph Baillard (https://fr.wikisource.org/wiki/Lettres_%C3%A0_Lucilius/Lettre_2)


Source canonique : https://viasophia.org/articles/2026-06-03-le-moyeu-vide/
